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Les Kâpâlika par Tara Michaël 02/03/2015

Certains ordres de renonçants se signalent par un développement particulièrement important du symbolisme de la mort. Ce sont notamment les Kâpâlika, qui ont pour bol à aumônes un crâne humain (kapâla).


Ils adorent Shiva sous sa forme de Bhikshâtana, "Celui qui erre en mendiant", appelé aussi Kapâlin, "Celui qui tient un crâne", ou encore Kapâlîsvara, "le Seigneur qui tient un crâne". Sous cette forme, Shiva est représenté comme un ascète nu qui porte dans sa main gauche un crâne qui n'est autre que la cinquième tête de Brahmâ, le Créateur.


Bhikshâtana


Ses cheveux se déploient en nattes entremêlées disposées en cercle (jata-mandala) et se terminant par des boucles. Le croissant de lune et un serpent ornementent sa chevelure. Il porte un bandeau sur le front, et de larges boucles d'oreilles, un cordon sacré (yajnopavita) en travers de la poitrine, et un grand serpent autour des hanches. Il est entièrement nu, mais paré de colliers et de bracelets, et pourvu de quatre bras. Le bras droit de devant est étendu vers le bas et tient dans la main une poignée d'herbes qu'il offre à une antilope. Le bras droit arrière est élevé et tient le petit tambourin (damaru). La main gauche de devant tient un crâne-bol à aumônes (kapâla). La main gauche de derrière tient un trident (trishûla) décoré de plumes de paon. Il est chaussé de sandales en bois (pâduka), et porte attachée autour du mollet droit une petite clochette d'intouchable pour prévenir de son approche.


Ce mythe shivaïte, qui a de nombreuses variantes dans les Purâna (Matsya, Vâmana, Kûrma, Shiva et le Kathâsaritsâgara), est le suivant : un jour, dans son infatuation, Brahmâ, le Créateur, se vanta d'être la source des mondes, et oubliant que lui-même ne détenait sa puissance créatrice que de Shiva, il refusa obstinément de reconnaître la suprématie de celui-ci. Shiva ordonna alors à sa forme terrible, Bhairava, de couper la tête blasphématrice de Brahmâ. Mais par cet acte, Bhairava devint coupable du plus grave des crimes, "le meurtre d'un brahmane" (brah-ma-hatya). Les traités de lois sont unanimes, "il n'y a pas de crime plus grand sur cette terre que le meurtre d'un brahmane". Non seulement parce que les brahmanes sont au sommet de la hiérarchie sociale et détenteurs de la Parole sacrée, de la Révélation, de la Connaissance primordiale (Veda), sur laquelle toute la Tradition et toute l'organisation sociale et religieuse sont fondées, mais aussi parce que, rayonnant grâce à leur science sacrée, leur verbe puissant, leur pureté rituelle, ils participent de la nature de leur prototype, Brahmâ le Créateur :


" Qui peut échapper à la destruction, s'il provoque la colère de ceux qui conférèrent au feu son pouvoir de consumer toutes choses, qui rendirent l'eau de l'océan inépuisable, qui enjoignirent à la lune de décroître et de croître à nouveau, sans cesse ? " demandent les Lois de Manu. Même un brahmane ignorant mérite le respect - de même que cette divinité qu'est le feu doit être révérée même quand on ne l'utilise pas pour véhiculer les oblations - à plus forte raison un brahmane au sens plein du terme, c'est-à-dire connaisseur du Veda. Or Brahmâ, le Créateur, est le plus savant de tous les êtres, l'auteur même des Veda, le suprême Brahmane. En le décapitant, Shiva-Bhairava devient coupable du plus grave péché imaginable et doit par conséquent se soumettre à l'expiation prescrite pour ce crime. Cette expiation, prescrite dans les traités de lois pour le meurtre d'un savant brahmane (bhrûna-hatya), est appelée mahâvrata : "le grand vœu", ou "la grande pénitence". La Vishnu-smriti déclare :
" Que cet homme se fasse une hutte de feuillage dans la forêt et y habite. Et qu'il se baigne (fasse ses ablutions rituelles) trois fois par jour. Et qu'il recueille des aumônes, allant de village en village, proclamant son forfait.
Et qu'il dorme dans l'herbe. Ceci est la grande Pénitence. Celui qui a tué un brahmane doit l'observer pendant douze ans. Celui qui accomplit cette expiation doit porter (attaché à son bâton) le crâne de la personne tuée, comme une enseigne. "


La Yâjnavalkya-smriti aussi enjoint : " Tenant un crâne et un bâton, vivant d'aumônes, proclamant sa faute

tandis qu'il quête, et subsistant avec peu de nourriture, le meurtrier d'un brahmane devient purifié au bout de douze ans ".


Le pénitent doit porter avec lui le khatvanga qui deviendra le bâton qui sert d'emblème aux Kapâlika. C'est une bannière formée d'un crâne attaché au sommet d'un bâton, lui-même souvent constitué de tibias ou d'autres os humains de forme longue. L'Âpastambîya-dharmasûtra est plus explicite et ordonne que le meurtrier se serve du crâne comme récipient pour boire et pour manger. Parce qu'il est pollué par son crime, le pécheur doit éviter d'entrer dans les villages si ce n'est pour mendier, et doit vivre dans une hutte dans la forêt, ou dans un terrain d'incinération, dans une maison vide ou sous un arbre. Il ne doit pas visiter plus de sept maisons par jour, et à chaque fois annoncer sa présence en criant : " Qui veut donner une aumône à un infâme ? ", ou encore " Qui veut donner à l'assassin d'un brahmane ? " S'il ne réussit pas à obtenir de nourriture, il doit se passer de repas ce jour-là. Il est considéré comme un intouchable et rejeté de la société des Ârya pendant toute la période prescrite.


Le mythe raconte qu'ayant coupé la tête de Brahmâ, le plus savant de tous les savants brahmanes, et qui pourtant, du point de vue shivaïte, avait été incapable de reconnaître la réalité suprême de Shiva, Bhairava se soumit à la pénitence indiquée pour ce péché majeur. Prenant le crâne de Brahmâ pour bol et ses os pour bâton, il se mit à errer en mendiant sa nourriture, visita les maisons des sept grands sages (rishi), et vivant en-dehors des villages et des villes, adopta les forêts et les terrains de crémation comme lieux d'élection. Lorsqu'il quêtait sa nourriture, toutes les femmes des maisons que visitait cet ascète nu à la beauté fascinante tombaient éperdument amoureuses de lui; dans leur passion les vêtements qu'elles portaient semblaient glisser spontanément de leur corps, et elles se précipitaient en chantant et en dansant pour le suivre dans son errance pénitente. Finalement, il atteignit Varânasi où le péché l'abandonna, le crâne de Brahmâ disparut et il redevint le pur Maheshvara résidant à la cime du mont Kailâsa.


Quel est le sens de ce mythe et comment Shiva peut-il être à la fois le plus dégradé des criminels et le suprême yogin ? La décollation du Créateur est analogue à l'abattage de l'arbre cosmique, une violence sacrée suprême. La clef nous est donnée par la Bhagavad-gîtâ :
" Ayant sa racine en haut et ses branches en bas, éternel est l'arbre cosmique. Les hymnes védiques sont ses feuillages. Celui qui le connaît, connaît le Veda. Vers le bas comme vers le haut s'étendent ses branches, nourries par les modes de la nature (guna). Leurs bourgeons sont les objets des sens. Sa nature véritable ne peut être perçue ici-bas, ni son origine, ni sa fin, ni la base sur laquelle il est établi. Ce Figuier sacré (ashvatthà) dont les racines se sont tant développées, c'est avec la hache implacable du non attachement qu'il faut l'abattre, afin de se lancer dans la quête de ce lieu d'où, une fois qu'on l'a atteint, on ne revient jamais plus. "(XV.1-4)


L'arbre cosmique est la création, la Manifestation dans tout son déploiement. Le Créateur, en est la Cause, la Racine (mûla), et cette Racine est "en-haut". C'est ce qu'expliqué la Chândogya-upanishad :
" Au commencement, mon ami, tout cet univers n'était [pas manifesté. Il n'y avait] que l'Être, un et sans second ... Cet (Être) eut la vision : " Que je devienne multiple, que je prenne naissance ! "
Trancher l'arbre cosmique, ou couper la tête du créateur, c'est mettre fin à la continuelle projection de l'Un dans le multiple, arrêter le flux du devenir, faire revenir le manifesté dans le Non manifesté.
Brahmâ ou Prajâpati, le Créateur, est cette volonté divine qui met en branle la procession créatrice, l'émission graduelle des mondes (krama-srishtî). Il est ce Désir originel, qui est en même temps une vision, une visualisation du cosmos :
" Au commencement ce monde n'était que le Soi, un seulement. Il désira..." Brihad-Âranyaka-up
"À l'origine, le Désir (Kâma) apparut là, semence primordiale de l'intellect (manas), cela fut en premier." Rig-veda, X, 129.4


Ce désir originel, germe de toute la Manifestation, est la cause fondamentale de la projection perpétuelle de l'âtman dans le multiple. Le détachement du yogin est l'arme qui le tranche, et qui fait retourner soudainement le multiple dans l'Un (sadyo-mukti), qui résorbe ou réabsorbe l'univers dans le Soi. Le yogin remplace la Vision qui projette un espace extérieur par le Regard vers l'intérieur, vers le non spatial, le non dimensionnel, l'indivise, le Vide qui contient tout.
"Chaque fois qu'une personne, ayant vu quelque chose, agit, elle ne fait qu'accumuler des actes dont les conséquences la déterminent. Celui qui ne médite pas sur le Grand Vide, omniprésent, analogue à l'espace, devient immergé dans l'existence phénoménale." Shiva-yoga-ratna 5.


Le yogin, devenu aveugle à tout ce qui sollicite son attention, et pour qui tout ce qui est jour pour les êtres semble une nuit, se concentre sur le Soi, " ce vide total, ce semblant d'obscurité ", qui est l'Ether de Shiva, le non diversifié, le non cosmifié. La " cécité " qui est le fruit de la discipline yoguique annule la "vision» qui suscite l'activité créatrice, de même que le non attachement répond au Désir originel, et que l'immobilisation parfaite de la pensée, de l'énergie sexuelle et du souffle (citta-bin-du-prâna-sthairyà) suspend l'activité incessante de projection des mondes. De cette triple façon, en tranchant le désir, en arrêtant l'idéation, et en stoppant l'activité, le yogin, imitant en cela son archétype, le suprême yogin Shiva, tranche la tête du Créateur, et abat l'arbre cosmique.


La méditation yoguique est donc analogue à une décapitation du Créateur :
" Quand les idéations (samto/pa) ont été coupées et qu'il ne reste aucune trace d'aucune activité, surgit une sorte de résorption (laya) qu'on ne peut connaître qu'en l'expérimentant soi-même, elle est hors de l'atteinte du langage ".


C'est pourquoi la force du Yoga est souvent représentée comme une arme tranchante, hache, couteau, épée ou rasoir. C'est la bonne hache qui abat l'arbre de l'esprit, mettant fin au cycle reproductif indéfini (actions germant des impressions latentes et impressions latentes produites par les actions). Prajâpati, nous l'avons vu, incarne le Désir primordial, ce désir qui est à la source de toute existence et de toute action. Il est normal que le total détachement, la cessation de toute attente, de toute projection dans le temps, la parfaite satisfaction et plénitude dans le soi, révélée dans l'instant, abolisse l'activité de Prajâpati. La grande rupture, la décapitation du Créateur, la percée ultime qui conduit au suprême séjour où il n'est ni naissance ni mort, est contenue en germe dans l'étape initiale du yoga, elle est accomplie en miniature lors du pratyâhâra, c'est-à-dire chaque fois que le yogin "se coupe" du monde extérieur et de toutes les préoccupations qui engagent son esprit. C'est l'acte préalable à la méditation, le retrait et le repos des facultés de sensation et d'action, qui est appelé aussi nishchintana : abandon de toutes les préoccupations, cessation des poursuites et des pensées.


Le Shabda-Brahman, le Brahman sonore ou Verbe produit l'univers par sa pravritti, son pouvoir d'extériorisation et de différenciation. La syllabe sacrée Om, symbole de tout l'univers manifesté, est ainsi le Brahman non suprême (apara-Brahman) en tant qu'elle est énoncée. Mais le Silence, le quatrième élément de cette syllabe, celui en lequel elle se résorbe, et qui est sans mesure, infini (a-mâtra), est le Brahman suprême (Para-Brahman). L'immersion de la Parole dans le Silence conduit, selon les étapes de la résorption, au Non manifesté, Non énoncé (ashabda), à l'Incréé, à l'Absolu inconcevable. L'arbre est le Veda, vaste expansion de la syllabe Om, et la bouche qui émet le Veda, est celle de Brahmâ. Dans le mythe de la décollation de la cinquième tête de Brahmâ par Shiva sous la forme de Bhairava, le but immédiat de cet acte violent est de faire se taire Brahmâ. Les quatre têtes de Brahmâ qui regardent dans les quatre directions de l'espace sont celles qui contemplent amoureusement sa création. La cinquième, la tête principale et centrale, est celle qui parle, celle qui prononce le son Om, celle qui émet les Veda, celle aussi qui renie Shiva. Car toute création s'accompagne d'un oubli de l'état transcendant : dans la Parole, le Silence est sacrifié. La décollation de la Cinquième tête de Brahmâ correspond à un sacrifice en sens inverse, à une oblation de la Parole au Silence.


Certes, Brahmâ, le Verbe créateur, mérite notre adoration. Ce n'est qu'en tant qu'il prétend être la Réalité ultime qu'il doit être décapité. Car cette tête qui affirme être la cime de toutes choses est ce qui obstrue l'entrée dans l'état inconditionné qui seul est l'absolue Vérité. Parce qu'elle est merveilleusement belle et fascinante, prodigieuse et digne de notre admiration et de notre respect, cette création en même temps ne doit pas nous cacher l'Incréé, le Non manifesté dont elle procède. Mais elle prétend être le tout, elle s'impose et nous empêche de passer par-delà : en ce sens elle devient Maya, puissance d'illusion cosmique. Reconnaître que Brahmâ procède du Nirguna-Brahman, que l'arbre de la Manifestation plonge sa racine dans l'Indicible, l'Invisible, le Paisible, le Non cosmifié (nish-prapancha), c'est trancher la tête à Brahmâ et placer son crâne dans la paume de Shiva. Brahmâ est alors réduit aux quatre têtes que maintenant lui donne habituellement l'iconographie. Mais il est évident que la cinquième tête de Brahmâ représentait initialement le Brahman suprême, transcendant, le Para-brahman, et que ce mythe indique le moment où Shiva a remplacé Brahmâ à ce niveau ultime et a établi sa suprématie. D'ailleurs, les cinq visages de Shiva sont appelés traditionnellement « les cinq Brahman » (panca-brahman).
Le Kûrma-Purâna a une version légèrement différente du même mythe : lorsque Shiva se manifeste dans une lumière éblouissante, la cinquième tête de Brahmâ à la nuque trop raide s'arroge encore le titre de Suprême Seigneur. Shiva suscite alors contre elle Kâla-Bhairava, la Puissance Terrible, calcinatrice des mondes, qu'est le Temps. Celui-ci après un conflit prolongé tranche la tête outrecuidante, et avec elle la prétention de Brahmâ à la transcendance et à l'immortalité. Néanmoins, lorsque Shiva propicié relève Brahmâ prosterné, celui-ci lui fait des remontrances : lui, l'Ancêtre primordial, le Progéniteur de tous les êtres, le premier à être adoré, n'aurait pas du être frappé. Pour sa pénitence et la violence faite au principe du Père, Shiva devra porter la tête coupée et aller mendier de par le monde. Cette expiation dont la finalité apparente est de mettre en garde contre le péché majeur que constitue le meurtre d'un Brahmane et qui tend à glorifier les " deux fois nés ", est intrinsèquement une célébration de la puissance infinie de Shiva, manifestée non plus seulement aux dieux mais aussi aux hommes. Ceci explique que Kâla-Bhairava, défenseur de la prééminence et de la transcendance de Shiva et donc chargé de l'expiation consécutive au crime, n'est pas une personnalité hideuse ou repoussante bien qu'il soit accompagné partout par Brahmahatyâ, figure féminine, sorte d'Erynie qui incarne le péché de Brâhmanicide. Bhairava assume l'aspect d'un jeune et bel ascète qui va mendiant (Bhikshâtana), sans l'ombre d'un vêtement mais plein d'attraits et affolant les femmes sur son chemin, surtout les vertueuses épouses des sages.
De halte en halte, lorsqu'il atteint la cité où coule le Gange, la sainte Vârânasî qui est « PEther de la conscience », il est libéré de Brahmahatyâ, de toutes ses dettes, ses souillures et ses crimes de lèse-majesté. Puis il disparaît ou se résorbe en Shiva après avoir exalté la vertu purificatrice du pèlerinage aux lieux saints, image du voyage spirituel, et promis de grands bienfaits à quiconque méditerait sur sa forme porteuse des insignes de la mort.


L'ascète nu, errant, au teint sombre ou bleu noir (jiîlânjana), paré de serpents et chargé d'insignes funèbres, est une image saisissante pour symboliser le Dépouillement, l'Errance, l'Obscurité, la Mort, qui sont des désignations métaphoriques de l'Absolu, lequel ne peut être atteint que par une négation de toutes les conditions limitatrices, ce qui équivaut à une double négation. C'est là la seule réelle Affirmation que rien ne pourra plus jamais nier ni menacer. Les textes yoguiques s'attachent à guider vers l'immersion dans cette Réalité non duelle, et c'est le processus de dissolution du multiple dans l'Un que leur attention privilégie en vue de l'expérience vécue. C'est le processus   exactement   inverse de celui que les textes védiques, inquisiteurs   et   métaphysiques, cherchent à retracer : comment, de l'Un, naquit le multiple ? Maint texte védique décrit le surgissement du Principe créateur, source de la multiplicité, à partir de l'Absolu indifférencié. C'est le Sagu-na-Brahman, la Réalité actualisant ses potentialités qui sont des modalités définies, surgissant duMr-guna-Brahman, de la Réalité sans modalité et sans détermination : les  extrêmes  se  rejoignent  ou plutôt présentent une analogie. Comme dans les chants de Kân-hapâda, ce qui est le plus bas, ce qui est rejeté devient un symbole du plus haut accomplissement. La lavandière  (dombï)  est une intouchable avec laquelle le Brahmane ritualiste ne peut et ne doit avoir aucun contact. Comme la dombî terrestre, la Dombî divine, c'est-à-dire  la  Shakti suprême   est inaccessible aux Brahmanes, elle vit " en dehors de la cité ", autrement dit hors d'atteinte des sens. Mais Kânha qui se nomme lui-même fièrement un " porteur de crâne " (kapâlin) est par conséquent aussi un intouchable, et lui qui est amoureux de la Dombî pourra obtenir ses faveurs. De la même façon, les observances des Kâpâlika sont exactement similaires à l'expiation Mahâvrata :   ces ascètes vivent dans la forêt, sont nus ou se revêtent de peaux animales, portent le khatvanga, sorte de sceptre fait d'un ossement humain, mendient leur nourriture dans une calotte crânienne et polluent ceux avec qui ils entrent en contact. Les uns s'excluent de la société par les cimes, les autres par les abîmes, mais leur apparence et leurs agissements semblent se confondre. La fureur de Bhairava est prise comme image de la plongée yoguique dans l'Immuable. Ainsi en vagabondant à travers le monde les Kâpâlika jouent la geste de Shiva et cherchent à ressembler à leur Seigneur, à vivre jusque dans leur mise physique et dans leur mode d'existence quotidienne ce mythe qui appartient à leur divinité d'élection. Ils revendiquent, travestie en honte du crime le plus inouï, la violence sacrée la plus glorieuse. Mais ce n'est pas seulement par les signes extérieurs, qui font d'eux des méditants sur cette forme de Bhikshâtana, que la ressemblance est atteinte. Elle n'est accomplie que lorsqu'ils accomplissent intérieurement cet acte formidable qu'est la décapitation du Créateur, le plus redoutable, le plus lucide et le plus énergique des actes, celui qui exige vraiment en soi l'apparition d'une colère divine, d'un Bhairava enragé contre l'oubli perpétuel de l'état transcendant.


La mise de ces ascètes Shivaïtes n'est donc là que pour témoigner qu'ils ont tranché toutes les entraves, ou du moins pour leur permettre de se remémorer que c'est là la tâche qu'ils se sont assignée. Etre arrêté par un nœud, en langage yoguique, qu'il s'agisse du " Nœud de Brah-mâ " du " Nœud de Vishnu " ou du " Nœud de Rudra ", c'est rencontrer une réalité qui jugule la percée. Passer outre, et résorber cette réalité en son principe, c'est trancher le nœud. Tout ce qui prétend être définitif, ultime, insurpassable, tout en étant encore conditionné, devient un blocage pour le yogin et appelle le couteau du Yoga. Surmonter sa fascination, acquérir la vision pénétrante, passer   au-delà,   c'est   le   meurtre rituel.   En   affirmant   sa   suprématie, effective pour le cosmos tout entier émanant de lui, mais susceptible d'être annulée par le yogin, Brahmâ maintient les êtres dans sa dépendance. Aussi le jîvâtman qui décapite Brahmâ se met vraiment hors la loi et devient Shiva lui-même. Projetés dans l'action ou plongés dans une œuvre créatrice, nous perpétuons  l'activité  de  Prajâ-pati qui a " ouvert les portes de la perception vers l'extérieur ". Recueillis et coupés de toute préoccupation, en quête de l'immortalité, nous recourons à Bhairava et  amorçons,  ne  serait-ce  que momentanément, la rupture qui doit nous faire changer de plan. Même ce qu'il y a de plus élevé, de  plus sublime,  de  plus pur dans  la manifestation,  le  faîte de l'édifice cosmique, symbolisé par cette cinquième tête qui est à la cime de toutes choses, doit être transcendé si l'on veut atteindre l'Absolu incréé. Transcendé, c'est-à-dire " tué ", en langage "crépusculaire", où l'innommable et l'innommé se rejoignent. Acte infâme du point de vue de la création, puisqu'il annule son existence.  La suprême valeur doit être soudainement transcendée, pour atteindre le sans valeur, l'Inqualifiable, l'Inconcevable, le Réel vide de tout attribut. L'ultime démarche du yogin est de faire ce saut dans l'Absolu, refusant la suprématie au Seigneur de la manifestation, sommet de la hiérarchie des êtres.


Photo tirée du site http://ganapati.perso.neuf.fr/dieux/shiva/imgbhikshatana.html

Auteur de l'article : Tara Michaël

Avec l'aimable autorisation de la Revue Infos-Yoga




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