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Aventures d'une pilote yogini 5 18/05/2017

Aventures d'une pilote yogini autour de la terre, ou une quête éperdue de Vérité;

Chap. 5 : GUYANE, ou s'enivrer de tout pour ne plus souffrir...

Ayant enfin réussi à s'enfuir loin de l'amour qui la torture, Mirabelle se retrouve en Amazonie, près de Cayenne, embauchée comme pilote de brousse... Quelles nouvelles aventures l'attendent ???

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Pour retrouver le chapitre 4 c'est par là

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Pilote de brousse ! Pilote de transport !

Je n'ai que le temps de poser mes bagages sans même les ouvrir, que Michael et sa femme viennent me proposer une ballade en avion chez leurs amis de Maripasoula, un village du fin fond de la Guyane. J'accepte sans hésiter et me voilà, à peine arrivée dans mon nouveau pays, à bord du petit Cessna 182 avec Margerie et Michael, en train de survoler cette immense forêt amazonienne mystérieuse, inconnue et si riche. Michael me fait remarquer que vue d'en haut, la forêt ressemble vraiment à du brocoli. Nous rigolons bien ! Lui et sa femme semblent tout à fait sympathiques et je me sens de plus en plus détendue en leur compagnie. Michael me montre ça et là des zones ouvertes;
"Tiens, ici c'est Citron, une mine d'or. »
Je distingue vaguement un semblant de piste tracée entre les arbres et les cahutes d'un camp d'exploitation. Mon intérêt s'éveille ! Bush pilot ! Le rêve qui se réalise !
« Moi aussi j'irai à Citron ?
– On verra. Peut-être quand tu auras un peu
d'expérience de la Guyane. »

Survoler la forêt amazonienne, en monomoteur à piston c'est un peu un défi de chaque seconde. Car ici, si le moteur s'arrête, on est mort. Même si l'on sait poser délicatement l'avion sur la cime des arbres géants, il y a quatre-vingt dix-neuf chances sur cent que l'avion doucement descende dans les profondeurs de la forêt et soit englouti par la végétation en vingt quatre heures, moins de temps qu'il ne faudrait aux secouristes pour arriver à repérer ce minuscule tas de métal au milieu de l'immensité verte.

Je ne me pose aucune de ces questions et je volerai longtemps en Guyane sur monomoteur à pistons, sans vraiment penser à ce danger présent. Peut-être est-ce encorecette petite lueur au fond de moi qui me donne confiance ?Qui me protège ? Six mois auparavant, Michael avaitembauché un autre pilote, un jeune homme. Il n'a pas tenulongtemps : il a eu peur de tomber et il est parti. J'avais alors
demandé à Michael :
« Pourquoi moi ? Pourquoi une femme ? »
Il m'avait répondu :
« Parce qu'une femme doit se battre plus qu'unhomme »
Je n'avais pu qu'acquiescer.

En tous cas, mes débuts en Guyane se passent plutôt bien. Je suis dans un logement fleuri de toutes les couleurs, confortable et agréable, j'ai un métier que j'apprends peu à peu et pour lequel je me passionne rapidement. La « GAS » ou « Guyane Aéro Service » est une société privée de vols à
la demande. Elle dessert tous les terrains de Guyane et pays limitrophes, selon les demandes de ses clients. Au sein de la GAS, ma tâche de pilote est partagée entre des volsd'instruction, et ceux d'avion-taxi : amener des clients surun terrain rarement desservi par la compagnie locale AirGuyane, les attendre si besoin et les ramener : je vis monrêve de pilote de brousse !

Ainsi, entraînée par Michael, je découvre peu à peu tous les petits terrains de Guyane. Et lorsqu'il m'en estime capable, il me « lâche » afin que j'emmène toute seule, en tant que commandant de bord, les clients des diverses sociétés qui travaillent en forêt. Je vole sur le Cessna 182, un petit avion puissamment motorisé qui peut prendre trois passagers, ou bien sur le « gros » Cessna 206 qui peutemmener cinq passagers et un important volume de bagages dans son coffre inférieur. Je me régale. Car, tout techniquequ'il soit, mon métier me permet d'avoir aussi des relations humaines, de faire partager les joies du cockpit à mes passagers s'ils en montrent le désir, et surtout de réaliser ce besoin que je ressens depuis bien longtemps : relier les gens les uns aux autres, établir une communication entre eux.

C'est d'ailleurs semble-t-il ce puissant besoin qui m'a amenée vers les écoles d'aviation afin d'apprendre ce métier fabuleux : voler comme Mermoz, en traversant des zones hostiles, pour établir une communication entre les hommes.
Peut-être pour les unir ? Pour leur faire sentir cette unité qui les relie ?

Quoi qu'il en soit, je me sens vraiment dans un pays fantastique ! La Guyane, bien que département français, n'a rien de commun avec la France, si ce n'est l'aspect administratif. Et c'est bien ainsi car déjà je comprends que je ne pourrai plus vivre en France. J'ai besoin de vivre mes rêves qui sont faits de nouveaux horizons, de découvertes d'autres cultures, de peuples colorés, de musiques
inconnues, de rythmes inattendus ; et de ce point de vue, la
Guyane me comble.

Peu à peu je me lie avec de nouveaux amis, j'achète une moto, encore un vieille Yamaha 500 XT, celle au coup de kick délicat ; je m'imagine amoureuse d'un pilote show-biz qui ne fait que m'épater, moi, proie facile à son besoin d'admiration. Je tombe dans ses bras plus pour me sentir protégée de la peine qui encore me fait pleurer le soir, que par véritable amour. Mais lorsque ses acrobaties de pilote prennent une ampleur qui ne me plaît plus tant elles deviennent dangereuses, je laisse cet homme à ses délires et c'est un gentil mécano aux yeux bleus d'azur qui emporte mon coeur. Il bichonne ma moto et mes petits avions car il travaille à côté, chez notre grand voisin Air Guyane. Il s'assure de mes visites pré-vols, escortant mes départs comme si j'étais une princesse. Alors je me sens princesse avec lui et c'est bien. Drame, il est marié. Je ne veux pas briser son foyer et lui non plus. Notre belle histoire s'arrête net dans les larmes qui me rappellent bien évidemment cet
autre prince, le seul qui reste encore dans mon coeur.

Alors je vole, je vole, je vole…
Cette fois-ci, il n'y a plus rien à étudier, mais je peux voler du matin au soir pour le bonheur de mon chef pilote qui comme je l'entendrai dire à notre grand patron, aime les jeunes pilotes car : « ils sont passionnés et on peut les presser comme des citrons ». Il dit cela textuellement sans remarquer que son jeune pilote passionné est dans un coin du bureau en train de mettre à jour les Jeppesen*. De toute façon ça ne change rien ; passionnée, oui je le suis, et je ne peux pas changer cela, alors qu'il presse !

Mais il va presser un peu trop mon gentil chef pilote de Guyane Aéro Service. Les vols sont fascinants, mais aussi épuisants, car un pilote de brousse, ça fait tout : depuis les pleins de l'avion, jusqu'à la météo, en passant par le dépôt du plan de vol… ça va même chercher les passagers parfois jusque dans l'aérogare, pour s'occuper de leurs formalités ; ça porte leurs bagages, charge l'avion, le décharge une fois arrivé, et en plus, ça vole, parfois dans des conditions très difficiles. Ça fait tout cela un pilote de brousse et bien évidemment, ça porte la responsabilité de la sécurité du vol.

À ce sujet, un point important soulève souvent bien des frictions entre mon chef et moi : c'est celui du devis de masse et de centrage de l'avion ; c'est un point crucial dont dépend la sécurité de tous, mais qui est dans ces régions exotiques où les pilotes se croient autorisés à jouer avec la réglementation, régulièrement bafoué au delà de toute mesure raisonnable. J'avais déjà expérimenté ce genre de
situation à Air St Barth's, et ici c'est systématique, les avions sont invariablement surchargés, car on ne pèse rien et on remplit l'avion tant qu'il y a de la place ! Cela satisfait tout le monde, les passagers, car ils peuvent emporter tout leur déménagement, poules y compris, et le chef, car il économise probablement un vol supplémentaire… Il n'y a que le pilote qui est fâché, surtout moi, car bien qu'aimant l'aventure et les découvertes, je ne suis ni intrépide, ni inconsciente et la sécurité de mes passagers et de moi-même passe avant les économies de bouts de chandelle et autres délires farfelus.
Alors je me bagarre pour essayer de faire respecter mon point de vue, mais reste longtemps considérée comme la ringarde, frileuse, peureuse, qui veut se protéger en ruinant la compagnie…

Jusqu'à ce décollage avec le Cessna 206 ultra surchargé et centré tellement arrière que même la contrôleuse à la tour me fait une remarque inquiète :
« Eh… tu es sûre que tu vas décoller avec ton avion chargé comme ça Mirabelle ? »
J'ai dû me gonfler un peu de je ne sais quoi pour me donner confiance mais cette fois-là, la piste de trois kilomètres de Cayenne ne m'a pas semblé trop longue pour mon petit avion. Celui-ci beaucoup trop lourd a bien décollé, oui, mais après il ne voulait plus monter. J'ai dû rester au ras de la piste, prendre de la vitesse à l'horizontale, puis monter de quelques mètres, reprendre de la vitesse, monter de quelques mètres encore, accélérer autant que possible, et ainsi, monter délicatement en escalier pour prendre une hauteur suffisante et virer vers Saint Georges,la frontière du Brésil. Heureusement c'était un vol court de vingt-cinq minutes environ, mais il fut suffisamment long pour me faire peur. Rien de grave n'est arrivé cependant, le Cessna 206 est un bon avion qui certainement pardonne beaucoup d'erreurs à ses pilotes intrépides ou inconscients. Il n'empêche qu'après cette expérience, je ferai tout mon possible pour mettre en application la procédure de masse et de centrage à la GAS, telle qu'elle se pratique dans les vraies compagnies, avec un pesage réel et un graphique donnant le centrage final. Alors la preuve indéniable de nos dangereuses prises de risques sautera aux yeux de tous, même à ceux des patrons qui ne s'en réjouiront pas puisque pour transporter une masse donnée, ils devront parfois prévoir deux vols au lieu d'un auparavant.

Ainsi les chefs me pressent comme un citron, mais je ne me laisse pas faire sans réagir, sans agir.
Après un an de vols fascinants dans tous les coins de l'Amazonie Guyanaise y compris Citron, la mine d'or, Camopi, le village Indien, Saül, le village Hmong, et d'autres bases munies de terrains difficiles comme Ouanary, je commence à me sentir épuisée de donner tant de mon énergie sans recevoir beaucoup de gratification. Bien souvent je reviens du fin fond de la forêt après un vol délicat, je suis fatiguée, et que me dit mon chef ?
« Tiens, prends mon élève en instruction, je ne peux pas assurer, j'ai du travail ! »
Et me voilà à nouveau en l'air, sans même une minute de répit, pour une heure ou deux d'instruction…
La passion, oui ; le citron, non. Le citron commence à en avoir assez de se faire presser ; d'autant qu'il voit dans le hangar voisin des pilotes volant en uniformes avec des galons, qui ne font jamais le plein de leurs avions, qui ne portent jamais les bagages de leurs passagers, et qui finissent leurs journées à dix-sept heures, tranquilles et pépères…

Aussi, lorsque Michael, après m'avoir bien épuisée, pressée, chargée de vols d'instruction et de taxi, me dit que je ne suis pas une bonne instructrice, que je passe trop de temps au sol et que mes élèves n'ont pas de bons résultats aux tests, là, le vase déborde. Je suis sidérée, déçue et blessée.
D'autant que je suis convaincue du contraire car en tant qu'instructeur, il est facile de voir si l'on est bon ou pas, au plaisir que prennent les élèves à voler avec vous, aux progrès qu'ils font, et aux résultats qu'ils obtiennent.
En fait, pour avoir reçu les mêmes remontrances à Montpellier, je connais bien la vraie raison des reproches de Michael : selon les chefs, je passe « trop » de temps au sol pour faire les briefings mais en réalité, ce sont eux, les chef pilotes qui n'en passent pas du tout et ont oublié que cela est dû à l'élève. Ils font monter leur élève dans l'avion, sans briefing, tout perdu, le font rouler au plus vite vers le point d'arrêt, et c'est là qu'ils font les briefings, dans cette zone délicate bordant la piste, qui est réservée aux tests moteur et à la check-list avant décollage. Pourquoi ? Parce que l'élève paie lors que l'avion commence à rouler. Je n'ai jamais pu accepter de telles pratiques, qui bien que probablement justifiées par des pressions patronales, lèsent financièrement les élèves et pénalisent leur apprentissage.

C'est donc cela que Michael me reproche à présent. Eh bien qu'il me le reproche ! C'en est assez ! Air Guyane a justement besoin d'un pilote, je postule et je suis prise. Adieu la GAS ! Me voilà pilote de transport à Air Guyane, avec des galons, tranquille et pépère !
J'ai volé un an à Guyane Aéro Services, en me régalant de vols sensationnels, mais j'ai eu aussi trop souvent peur. Il y avait la surcharge systématique des avions mal centrés, mais surtout ce sont les vols par très mauvais temps, presque sans instruments qui ont bien des fois déclenché des
montées d'adrénalines pas toujours agréables…
Pour des raisons compliquées de réglementation, les petits monomoteurs de la GAS, avec dedans leur pilote et leurs passagers, volaient presque constamment dans les nuages, mais d'une façon non officielle, car c'était interdit. Bien sûr c'était aussi très excitant, car tout en volant dans le minuscule Cessna 182, je me retrouvais au milieu des gros avions d'Air Guyane, voire même des Boeings d'Air France ou d'autres compagnies qui desservaient Cayenne. Le contrôle était complice de nos manoeuvres et tout se passait en général très bien, nous avions même souvent de bonnes parties de rigolade qui mettaient du piment dans les vols, du piment de Cayenne bien sûr !

Là où les choses devenaient plus épineuses, c'était lors des arrivées sur les petits terrains. Quelques uns étaient munis d'une balise ADF* mais elles ne fonctionnaient jamais à cause de la pluie et du manque d'entretien, donc nous n'avions rien pour l'approche. Heureusement presque tous les avions étaient équipés de GPS*, instruments à présent perfectionnés, mais à l'époque, très basiques ; ils permettaient tout juste de trouver la verticale d'un terrain ; ensuite, il fallait descendre, sans repères instrumentaux, parfois dans une couche de nuages denses, avec seulement quelques trous ici et là. Et bien des fois, en passant par ces trous étroits sans être totalement certaine de la position des reliefs ni de ma propre position, je sentais de grands frissons de peur me parcourir, car rien ne me disait que les nuages ne cachaient pas une colline…

J'ai eu chaque fois l'impression de jouer avec la mort, et paradoxalement, malgré mes pseudo désirs occasionnels de quitter ce monde, je n'ai jamais aimé braver la mort, ni la provoquer, elle ou les forces qui la gouvernent. Chaque fois, la sensation d'avoir fait quelque chose de non-juste m'habitait après ces expériences, ainsi qu'une immense gratitude pour d'avoir été épargnée.
Une fois aussi :
Le temps est épouvantable, c'est un vol très court.
Cayenne Régina, à peine dix minutes, pourtant il me faut longtemps pour trouver un trou dans les nuages, descendre sur le fleuve et enfin trouver la piste. Mais je suis dans le mauvais sens par rapport au vent. Bien positionnée pour atterrir, mais vent arrière, ce qui risque d'être dangereux car ce jour-là le vent est fort et en rafales.
Alors dans ma tête, tout va très vite : soit je remonte dans la tempête de mauvais temps pour un nouveau tour incertain et risqué sans savoir si je vais pouvoir redescendre sous les nuages vers l'autre  bout de piste, soit j'atterris vent arrière, avec un vent très fort, trop fort…
Je suis en vue et si près d'atterrir, si près du soulagement, que la décision est vite prise : on atterrit.
Volets tous sortis, j'essaie de poser l'avion au vrai début de piste, mais c'est impossible vu que le vent nous fait planer sur une longue distance… Allons-nous finalement toucher le sol ?
Les secondes sont interminables où l'avion danse, complètement porté par le vent qui ne nous lâche pas… Je devrais rentrer les volets et laisser tomber l'avion de force sur la piste sans même arrondir, mais je ne maîtrise pas totalement cette technique et suis toute absorbée par la tenue de l'avion qui gigote à un mètre de hauteur sans vouloir se poser…
Enfin les roues touchent le bitume. Je rentre illico les volets, écrase les freins de toutes mes forces et l'avion s'immobilise en bout de piste. Ouf ! Je regarde mon passager en souriant, essayant d'avoir l'air détendue.
« Pas facile aujourd'hui hein ! »
Il sourit, l'air content. Peut-être ne s'était-il même pas rendu compte du danger.

Il y a eu bien d'autres expériences comme cela ; toutes m'ont donné la sensation d'avoir été protégée, et lorsque j'arrivais au sol, j'éprouvais une reconnaissance infinie d'être encore là sur cette Terre, saine et sauve.

Aussi ai-je été très soulagée de quitter la GAS pour passer à Air Guyane, la compagnie des pilotes tranquilles.
Que de changements ! D'abord, je passe la qualification Twin-Otter, ce gros avion trapu déjà entrevu à Saint Barth's, qui malgré son apparente lourdeur décolle et atterrit presque comme un hélicoptère. On appelle ce style d'avion un « STOL* », « short take-off and landing », atterrissage et décollage courts. Et quand on dit court pour le twin, c'est vraiment court ! A vide, avec un bon vent de face il pouvait presque décoller en cinquante mètres ! Avec des performances impressionnantes, le Twin est un vrai avion de brousse, tellement rigolo à piloter avec ses manettes au plafond, son manche comme un vrai manche à balai, et le doux ronronnement de ses deux énormes turbopropulseurs… C'est lui qui va bercer mes vols durant les quatre prochaines années.

Les heures continuent donc à s'accumuler, cette fois sur « biturboprop », en tant que copilote, et avec des galons ! Je suis fière de mon métier que j'aime, je m'entends bien avec mes captains qui deviennent pour la plupart des amis. Certains, Guyanais, d'autres, « métros » comme moi.

le Carnaval m'ensorcelle

Mais que deviennent mes amours ? Bien que je pleure encore souvent lorsque je rentre dans ma petite chambre, la vie de Guyane offre tant d'attractions extravagantes que j'ai de quoi occuper mon temps libre, ma tête et mon corps.

Justement, l'une de ces attractions commence bientôt et elle va m'ensorceler : c'est le carnaval de Guyane. Un carnaval vraiment pas comme les autres, durant lequel les Guyanais rivalisent de créativité pour les défilés hauts en couleurs des dimanches après-midis, et dansent toutes les nuits des week-ends, durant les deux mois que dure le carnaval. Oui, ici le carnaval ne dure pas que trois petits jours étriqués. Depuis la fête des Rois, début Janvier, jusqu'au mercredi des Cendres, en général en Février, la Guyane ne vit qu'au rythme du carnaval.

Durant la semaine les gens préparent, qui leurs déguisements de « Touloulous », qui les habits pour les défilés du dimanche, qui les décorations toujours plus belles des chars de Carnaval ; les musiciens répètent, jouent, s'entraînent ; et tout le monde ne parle que du carnaval. Lorsque la fin de semaine arrive, les danseurs passent des nuits entières à danser comme des fous sur les rythmes endiablés des mazurkas, se laissant envoûter par les mystérieuses Touloulous qui vont les mener par le bout du nez sur les musiques créoles carnavalesques…


Mais qui sont donc ces merveilleuses Touloulous ? Que se passe-t-il donc dans ces Universités de Danse, comme ils disent ici, durant les week-ends de carnaval ?

Impatiente de le découvrir, je me joins à mes amies qui, fortes de leurs expériences passées, m'expliquent le mode d'emploi du carnaval, et particulièrement des nuits de danse, car c'est surtout cela qui m'intéresse : danser !

Ma première soirée est très timide. Me voilà déguisée en touloulou, c'est-à-dire que j'ai sur moi, une robe longue, des jupes, des jupons, des dentelles, des collants, des gants, un chapeau, des foulards, et mille accessoires de style, sans oublier l'incontournable masque qui couvre tout le visage.
La touloulou est parée ! Belle, colorée, gaie, mais qui estelle ? Même ses proches amies ne peuvent la reconnaître, on ne voit plus que ses yeux qui percent sous le masque, et même ses yeux sont habilement maquillés de noir ; ainsi le mystère est total. Métro ? Martiniquaise ? Guyanaise ? Impossible de déceler quoi que ce soit de la belle touloulou qui s'enchante elle-même de son nouvel aspect ; elle ne se reconnaît même pas lorsqu'elle passe devant un miroir !

Malgré ce ravissement, la sensation à l'intérieur de moi est étrange. Bien que méconnaissable, une fois parvenue à la salle de danse, j'ai toutes les peines du monde à me convaincre que personne ne me reconnaît. Peu à l'aise, je passe plus de temps à observer ce premier bal qu'à danser.
Ce n'est que partie remise. Bientôt le touloulou n'aura plus de secrets « pou moé* » !

Janvier 1995, c'est mon deuxième carnaval. Cette fois je suis bien installée à Air Guyane ; le rythme tranquille des vols me permet de consacrer du temps à cette folie ; avec les amies, nous essayons de beaux habits en nous amusant comme des enfants qui jouent aux grandes dames et aux princesses. Le vendredi soir venu, nous nous retrouvons à l'une de ces Universités de Danse. Les Mécènes ? Allons-y…
A vingt-deux heures, la piste est encore vide, la musique joue depuis peu ; les Guyanais ne sont pas des couche-tôt, et surtout pas pendant le carnaval. Peu importe ; comme la règle dit que le touloulou est roi, et que je suis rassurée sur mon aspect totalement incognito, ma timidité du début s'est envolée et j'invite hardiment un homme inconnu à danser.

Car c'est aussi la règle : le touloulou invite l'homme qui n'a pas le droit de refuser. Le touloulou ensuite peut abandonner l'homme à tout instant s'il le désire. Je fais ainsi quelques danses pour chauffer mon corps, invitant un cavalier après l'autre. La salle se remplit peu à peu ; j'observe comment dansent les autres, afin de parfaire mon style.
« Mazurkas », « Méringués »… les seuls noms de ces danses évoquent le soleil, le rythme balançant des musiques tropicales, qui rapidement s'impriment dans mon corps souple et agile ; je peux danser, valser, voler, virevolter au rythme des mélodies grisantes, guidée le plus souvent par des cavaliers experts, probablement diplômés des Universités du Carnaval durant les années précédentes !

Un soir, un des cavaliers nouvellement arrivé attire mon regard.
« Il est rudement beau, me dis-je. Il semble aussi rudement bien danser… Et si je l'invitais ? »
J'attends que le morceau de musique se termine, mais… oh… à peine ai-je eu le temps de m'approcher de lui, qu'il est happé par une autre touloulou…
« Ah… ce cavalier me semble fort demandé » me dis-je encore…
Qu'à cela ne tienne, je suis patiente ; et quand enfin j'arrive à danser avec cet homme, ah… comme je me sens bien ! Il danse parfaitement, il mène parfaitement, tout en serrant mon corps contre le sien doucement, mais sûrement. Nous faisons une danse, échangeons un regard de temps à autres. Je dois me persuader qu'il ne peut pas savoir qui je suis puisqu'il ne peut voir que mes yeux. Sait-il que je suis blanche ? Lui est noir, c'est sûr ! C'est un Guyanais. Peut-il savoir que je suis blanche à la façon dont je danse ? C'est possible. Il semble intrigué, comme s'il se posait des questions…
Je le laisse, toute à des émotions qui déjà bouillonnent en moi. Je rentre ce soir-là dans ma chambre sans pleurer, avec dans mon coeur de touloulou, le visage et le corps d'un
homme qui dès lors me fait rêver… La semaine sera longue pour attendre le prochain bal !
                     
Le samedi arrive enfin, et avec frénésie, je prépare toute ma tenue sans oublier le nécessaire pour danser jusqu'au matin peut-être : de l'eau pour me désaltérer, du chocolat pour l'énergie, et des vêtements de rechange car on transpire beaucoup dans ces universités !
Me voilà prête, dans la salle des Mécènes, mais mon cavalier mystérieux n'est pas encore arrivé, il semble que son heure soit plutôt minuit. Alors je m'entraîne, je m'échauffe avec les autres qui du coup me semblent bien fades ! Serais-je amoureuse ?

Minuit. Le voilà. C'est bien cela, c'est son heure. Il est accompagné de ses amis. Vais-je oser l'inviter à nouveau ? Va-t-il me reconnaître ? Comment le pourrait-il ?…
Le temps que je me pose ces stupides questions, et il est embarqué par une autre touloulou ! C'est malin ! Les bons cavaliers ne restent pas longtemps libres…
Cette fois je prends mon courage à deux mains, et la prochaine danse…
Ah ? Mais ? Je m'approche à peine de lui qu'une autre touloulou est là aussi ; nous voilà deux touloulous à demander le même danseur, « mon » cavalier !… Un moment de flou, les regards se croisent, moi, elle, lui. Qui sommes-nous ? Qui dansera avec qui ?

Ai-je été une milli seconde en avance ? Le cavalier mystérieux me regarde et prend ma main. Gagné.
L'autre touloulou baisse les yeux. Je suis désolée, mais je m'envole !
À peine commençons-nous à tourner que nos corps se reconnaissent. Je sais. Et il sait. Pas un mot n'est échangé.
Car c'est encore une autre règle des touloulous : le touloulou se tait. Et si toutefois il doit parler, il le fera en déguisant sa voix, afin bien sûr de ne pas risquer d'être reconnu. De toute façon, point besoin de parler quand on est touloulou. Le langage du corps suffit, et des yeux. À plusieurs reprises, mon doux cavalier, comme je l'appelle déjà, plonge ses yeux noirs dans les miens. « Qui es-tu ? » semble-t-il demander.
Son large corps m'emporte dans les mazurkas d'une façon de plus en plus intime, collés, serrés, collés, serrés…
Je dois prendre un peu de distance… une pause… c'est trop. Que se passe-t-il donc en moi ? Serais-je amoureuse d'un homme que je ne connais pas, juste parce qu'il danse
bien ?

Des semaines passent ainsi… entre les vols tranquilles sur la forêt et les nuits de carnaval… Chaque samedi soir je retrouve mon doux cavalier, et nous dansons autant que je le souhaite puisque c'est moi qui décide ! Il ne cherche même pas à danser avec d'autres touloulous, il semble bien avec moi, et moi je suis vraiment bien avec ce cavalier mystérieux.

Une nuit, je lui demande un verre à boire, car c'est aussi dans la tradition ; le touloulou peut se faire offrir une boisson par son cavalier, qui n'a pas le droit de refuser !
Ainsi nous voilà dehors, en silence, au milieu des autres danseurs et touloulous, tout un monde de couleurs et de chaleur. Je demande avec une voix déformée, un coca, qu'il m'offre en souriant, intrigué, mais sans pour autant chercher à savoir qui je suis.

Bientôt la fin du carnaval approche, je me demande comment faire réellement connaissance avec mon
cavalier… Je danse encore toute la nuit avec lui ; nous sommes en sueur ; et très proches l'un de l'autre. Il sait bien que c'est toujours le même petit touloulou qui l'invite depuis plus d'un mois, mais qui je suis, cela il ne le sait pas.
La fin de la nuit approche. Je dois rentrer. Dormir un peu. Demain je vole. Que dire ? Que faire ? Je veux revoir mon cavalier. Alors je m'arme de courage, je l'entraîne dehors et en déguisant ma voix, je lui demande :
« On va se revoir ? »
Son visage s'éclaire d'un grand sourire brillant, ses yeux pétillent, il est visiblement content. Mon coeur bondit. Il sort un papier et note une adresse, il me dit d'aller là-bas dimanche après-midi. Je suis aux anges ! Je rentre dans ma petite maison, heureuse, planant dans les musiques et les nuages, avec dans mon coeur, un doux cavalier qui s'appelle Antoine. Mais cela je le saurai… demain !

Le dimanche après-midi, j'arrive au lieu en question. Des centaines de voitures garées là m'indiquent que je suis au bon endroit. De la musique à tue-tête confirme. Un foule bigarrée, colorée, mange, parle, danse, crie, s'amuse. Cette fois, point de déguisements et je suis la seule blanche ; pas de doute, mon regard a vite fait le tour. Que des Créoles, des peaux aux belles couleurs de café à chocolat. Comment vais-je trouver mon cavalier à la peau chocolat justement ? Ah ! Voilà, je l'ai repéré. Il est debout, seul, royal, toujours aussi beau, sur une allée. Il ne m'a pas vue. Et de toutes façons il ne sait pas qui je suis, il ne sait pas que c'est moi son petit touloulou !

Ce moment est très excitant, mais aussi un peu inquiétant… ma tête s'agite…
« Et s'il était déçu ? »
Bon, je me sens suffisamment jolie pour estimer qu'il n'y a pas à se poser de question si bête !
Je n'ai pas envisagé celle ci : « Et si moi, j'étais déçue ? »
J'avance, me voilà sur l'allée, je m'approche, je suis face à lui.
« Bonjour, tu me reconnais ? »
Son visage d'un coup s'illumine à nouveau de son grand sourire !
« Comment tu t'appelles ?
– Antoine, et toi ?
– Mirabelle. »
Voilà un dialogue intéressant ! Nos danseurs enfin se sont présentés !
Le plus intéressant est à venir, lorsque nous nous demandons où nous travaillons.
« Et tu fais quoi, Antoine ?
– Je suis pompier à l'aéroport de Cayenne Rochambeau »
Ça alors ! Je ris de bonheur ! C'est vraiment trop drôle !
« Et toi, tu fais quoi ?
– Moi, je vole, je suis pilote à Air Guyane.
– Ah sans blagues ! C'est toi la pilote à Air Guyane ? J'ai entendu parler de toi bien sûr ! »

Et voilà. Un lien tout doux se tisse peu à peu, de danseur mystérieux et touloulou intrépide, nous devenons collègues sur le même aéroport ; ma joie est grande, car nous pourrons nous revoir…

Ce dimanche, nous dansons sans interruption, collés serrés, d'une façon de plus en plus intime ; nous ne nous quittons pas ; cependant, Antoine ne veut pas que nous nous rencontrions en dehors du carnaval, avant que celui-ci ne soit fini, aussi ce soir-là je rentre seule chez moi, un peu étonnée, très impatiente mais cependant comblée. Je me sens déjà aimée.

Danser en touloulou à présent ne m'intéresse plus. Je ne cesse de penser à mon doux cavalier et à la fin du carnaval. Enfin les trois derniers jours arrivent, la « dernière ligne droite » comme ils disent. C'est une grande frénésie, un marathon de danse auquel je ne participe pas. Je vole et je suis amoureuse ; cela suffit pour remplir mon coeur et mon emploi du temps !

Je devrai encore attendre plus d'une semaine pour rencontrer à nouveau Antoine. J'essaie de me convaincre que c'est une bonne chose : il n'est pas pressé, il va lentement et sûrement ; mais ça n'est vraiment pas dans mon tempérament de feu qui veut tout, tout de suite. Ça ne fait rien, j'aime Antoine comme il est, et son caractère doux, sa tendance lente, tout son être si calme, si stable me font beaucoup de bien, je le sens. Alors j'attends patiemment…

Un jour, il arrive. Dans mon nouveau logement, un joli studio tout en bois exotique, toujours dans la même résidence avec la piscine et les fleurs de toutes les couleurs.
Nous n'attendons pas beaucoup pour laisser nos corps se reconnaître et s'étreindre. Antoine est un amant hors pair. Il me transporte dans des sphères jamais atteintes. Nos corps transpirants s'aiment et s'attirent, s'aiment encore et encore et encore… Je découvre avec Antoine un monde nouveau non encore exploré. Il vient souvent me voir, moi sa petite touloulou, sa pilote, son amante, et nous volons à notre façon, en étreintes amoureuses, effrénées et tendres.

Je suis très amoureuse. Mais lors de notre première nuit ensembles, il brise mes rêves lorsque nous nous posons cette question cruelle :
Lui : « Tu es mariée ? Tu as des enfants ? »
Moi, étonnée de cette question : « Non ! »
(Évidemment…)
Mais pourquoi donc m'a-t-il posé une telle question ?
J'ai peur soudain de comprendre. Non ! Ça n'est pas possible… Il faut pourtant demander, il faut savoir…
Timidement, sans vouloir entendre la réponse, je demande alors :
« Et toi ? »
Antoine me répond le plus naturellement du monde :
« Moi ? Bien sûr je suis marié. J'ai trois enfants, avec trois femmes différentes ! »
Je suis sidérée.
« Tu veux dire ? Tu es marié avec trois femmes ? Tu vis avec trois femmes ?
– Non, je suis marié avec une femme mais je ne vis pas
avec elle, et des autres, je suis séparé. »
Ça alors, je suis ébahie, choquée, et tellement déçue, immensément déçue ; mon beau rêve d'amour entre une pilote et un pompier déjà s'écroule. Des larmes coulent sur mes joues ; Antoine les essuie doucement.

En fait nous sommes profondément différents, issus de cultures profondément différentes. Cette situation pour lui, est normale : ici tant les femmes que les hommes ont d'autres relations, c'est dans les moeurs et presque au grand jour. Ça n'est pas la monogamie que je connais, ça n'est pas non plus dans mon tempérament de femme fidèle qui aspire à un amour unique. Pourtant une liaison toute douce nous unira pendant plus d'un an. Une belle année où j'oublierai les souffrances pour me sentir aimée, pour sentir qu'un homme pense à moi. Et même si je ne suis pas seule dans sa vie, ça n'est pas si grave ; après tout on peut aussi partager l'amour, non ?

Je rêve de lui dans mon hamac et dans les avions. Nous nous retrouvons souvent, soit dans mon nid en bois exotique pour quelques câlins, soit à son travail pour un doux moment de complicité, de jeux, de discussions, pour partager un repas ou des fruits… Je vais même emmener Antoine et ses amis pompiers un jour à Saint Georges ! Quelle aventure ! Ils ont loué l'avion pour faire une sortie, et je suis leur pilote. Comme je suis fière ! Et comme Antoine est fier de moi aussi !

C'est une bien belle histoire d'amour, mais lorsque mon tempérament de feu se réveille, la gentille touloulou amante, patiente, tolérante et compréhensive se transforme en une gamine capricieuse qui veut plus que ce que l'on peut lui donner. Elle veut plus de visites de son amoureux ; elle veut
l'exclusivité : tout et tout de suite.
Un jour, je crie après Antoine car il ne peut pas venir me voir tout de suite ; je suis tellement déçue, j'ai mal, je crie.
C'est la première fois ; ce sera la dernière. Il ne répond plus à mes appels sauf pour me signifier la fin de notre relation.
Mon coeur se fend, la stupeur m'envahit :
« Ce n'est pas vrai ? Juste pour ça ? Pour cette petite colère ? »
Je ne peux pas le croire, je voudrais remonter le temps, ravaler mes paroles, mon attitude, mon impatience, ma colère, rattraper, corriger ce comportement qui est sorti de moi sans que j'aie rien contrôlé.
Trop tard.
Actions, conséquences. La chaîne de la vie est en route et ni ne s'arrête ni ne fait marche arrière.
C'était le début d'un nouveau carnaval. Cette fois, son goût sera amer. Ce carnaval prendra tournure de défi, déchaînement, et extrême souffrance. Je défie Antoine en allant danser près de lui avec d'autres hommes, et lorsque je vois qu'il me reconnaît, je me déchaîne comme un diable, emportée par mes cavaliers experts dans les folles musiques… Je vois que je suis même admirée pour mon style énergique, sportif, et artistique qui tient parfois de la transe…

Mais sous le masque, la petite touloulou ne fait que pleurer.

Après la dou
ceur, l'amertume

Pourtant la vie en Guyane continue ; les vols en Twin- Otter se suivent et se ressemblent, c'est le vol de ligne qui n'a rien à voir avec les aventures du vol taxi. Je suis lâchée sur le Cessna 208, le super mono-turbo-propulseur qui passe partout et se manie comme un vélo, ou plutôt comme une moto. Je fais beaucoup de vols cargos avec ce Cessna, ainsi je suis tranquille, seule à bord, au dessus de la forêt infinie, et j'apporte des cargaisons de nourriture, de médicaments, ou de pièces diverses, aux villages des confins de la Guyane.

Il y a aussi les ballades en motos justement, avec les amis motards ; la XT 500 me propulse avec sa puissance légère sur les pistes rouges de latérite ; nous dormons en carbets dans les hamacs que nous accrochons sous ces cabanes légères sans murs ; nous remontons parfois les fleuves en pirogue pour nous retrouver en pleine jungle, loin de toute civilisation, vraiment loin ; là, il me semble être à l'origine du monde.

Comme si la forêt d'une densité et d'un mystère sans pareils n'avait jamais vu d'humain depuis la nuit des temps. Dans ces profondeurs, mieux vaut ne pas s'éloigner du campement car se perdre est chose extrêmement rapide, et dangereuse, il va sans dire.

Cela m'est arrivé une fois, pour rien, un mètre ou deux d'éloignement, et j'étais perdue. Plus aucun repère, ni lumière, ni soleil, ni est, ni ouest, ni bruits, rien ; que la panique qui s'est rapidement manifestée : « Et si je ne retrouvais plus mes amis ? » Dans la forêt, l'orientation n'existe plus ; l'on fait un pas devant, et l'on croit être derrière ; l'on tourne, car : « c'est de l'autre côté, c'est certain », mais non, là non plus il n'y a rien ; alors : « ça doit être par là, c'est sûr » mais non toujours rien que la jungle verte, épaisse, touffue, les cris des oiseaux qui s'appellent, un vertige de profondeur insondable où l'égarement grandit, avec la peur… car se perdre signifie mourir… et c'est
possible…
Ce sont mes amis qui m'ont retrouvée et sauvée !

Même en dehors du carnaval, la fête est toujours présente en Guyane, alors je m'en repais rageusement en passant des nuits à danser, en m'enivrant de musique, d'alcool et de folie ! Danses créoles, parties de rock and roll, fêtes d'anniversaires, ou fêtes tout court… des nuits durant, je plonge dans les plaisirs de toutes sortes…

Mais je pourrais boire sans fin, danser des nuits entières, ma soif ne sera jamais assouvie, car elle est d'une autre nature. Aussi excitantes que soient mes activités, aussi sympathiques que soient mes amis, il y a toujours un moment où, comme lorsque j'avais quinze ans, je quitte la foule et, me retrouvant seule, je reste là, à regarder mes pieds et les étoiles, mes pieds et les étoiles, et je demande à l'univers :
« Mais qu'est ce que je fais là ? Dites-moi ! »
Comme aucune réponse ne me parvient, la fête foraine continue : un tour en avion, un tour en bateau, un tour en moto… « Tournez, tournez manèges ! »… La musique assourdissante grise ma tête… sur les petits chevaux de bois je monte et descends mécaniquement… pour oublier… pour faire « comme si »…

Combien de fois, seule aux commandes de mon avion au dessus de la forêt amazonienne, je souhaite que le moteur s'arrête… qu'on en finisse… et que l'immensité verte m'engloutisse. Mais rien n'arrive. Je dois être protégée ; pourtant je me sens oubliée, de tout et de tous.

Alors je me jette dans les sports, une nouvelle folie que je peux pratiquer toute l'année ; ça n'est pas comme le carnaval qui ne dure que deux mois. Et comme pour le reste, j'y vais à fond : aérobic, course à pieds, natation, vélo, je fais tout ; mon corps le sent et je deviens mince pour la deuxième fois de ma vie, mince et musclée. Mais à quel prix !
Mes amies pourtant me mettent en garde :
« Fais attention Mirabelle, tu as bientôt quarante ans, à cet âge le corps ne réagit plus comme à vingt ans, tu devrais te modérer un peu.
– Me modérer ? Non mais je rêve ? Moi, c'est à fond, et si je casse mon corps, et bien, tant pis ! »

Je ne sais même pas ce que veut dire « modérer ». Ce mot n'est pas dans mon vocabulaire. Mon raisonnement, totalement irraisonné se résume à ceci : aller jusqu'au bout de ce que je peux faire, jusqu'au bout de mon corps, sans aucune conscience des conséquences. Je suis portée par mes seules réactions instinctives, violentes et aveugles ; il semble qu'il n'y ait pas un brin de sagesse dans ma cervelle ; j'ai pourtant trente-huit ans… mais peut-être que la sagesse n'a
rien à voir avec l'âge… C'est que mon coeur est toujours en douleur et je ne trouve pas la porte de la guérison…

Alors c'est décidé, je vais faire le marathon de Guyane, carrément. Je trouve un entraîneur, qui ne veut pas m'entraîner, car dit-il, je n'ai pas assez de « terrain », d'expérience.
« Mais enfin, je cours tous les jours, je fais des dix-sept kilomètres, vingt-quatre et même trente kilomètres, je suis volontaire, déterminée, courageuse, je peux le faire, je le sais, oui, je peux le faire et je le ferai ! »
J'insiste tant qu'il finit par accepter de me guider dans cette aventure, dont je n'imagine pas les conséquences.
Alors c'est le début d'un entraînement très intensif qui me plaît totalement. J'adore courir, et même si je ne vais pas vite, je suis endurante : course en stade, sur la route, dans les chemins, les collines, par temps pluvieux, ou sous le soleil, je cours, n'ayant qu'un seul but : réussir à finir le marathon de Guyane. Je prévois cinq heures de course, peut-être plus ; je ne suis pas pressée, je veux juste le finir.
Tout se passe bien, nous sommes à deux semaines de la course, je me sens en super forme ; je bois des boissons salées sucrées pour l'énergie, je mange des pâtes pendant la nuit, je m'envole en courant sur les pistes du stade…
Mais… justement, un jour, au stade, une douleur s'éveille dans la jambe… « ça n'est rien » me dis-je et je continue ; mais la douleur s'aggrave, mon visage se crispe, la jambe ne veut plus répondre, la douleur s'intensifie…
« Oh non… » Je dois m'arrêter, paniquée à la vue de ce que je viens d'entrevoir.
C'était cela dont me parlaient mon entraîneur et aussi mes amies ; le danger de n'avoir pas assez d'expérience qui débouche sur la blessure, donc l'abandon. Je chasse ces pensées défaitistes espérant encore me remettre avant la course ; mais les jours suivants confirment le diagnostic évident. Triste, résignée, et un brin penaude, je vais finalement voir mon entraîneur et lui annonce mon abandon. Il est désolé pour moi, car il commençait à y croire, mais il m'avoue son soulagement :
« C'est plus sage ainsi. »
Je n'ai que faire de sa sagesse, mais je suis forcée de m'arrêter, profondément déçue, sans même voir que je ne récolte que la conséquence de mon inconscience… J'assiste au marathon comme spectatrice et à partir de ce moment, des douleurs dans mon corps apparaissent un peu partout ; j'ai un mal fou à sortir du lit le matin, tout semble bloqué ; je ne peux plus faire aucun sport, pas même nager la brasse ; la marche sur la plage, et la planche dans l'eau restent mes seules possibilités tant mes articulations sont douloureuses. Je vais voir docteurs, spécialistes du sport, kinésithérapeutes,
ostéopathes, acupuncteurs, rien ni personne ne me soulagera.
On me dit que je n'ai rien, pourtant j'ai mal. Cependant comme cela reste supportable, je vivrai avec ces douleurs mystérieuses durant des années, toujours en volant au dessus de la forêt, mais sans les sports, et sans amour. Pourtant…


Un amour brûlant qui me brûle.

Un jour, mon ancien professeur de Kung Fu, Bruno,m'annonce que leur grand manitou, un super chef 
entraîneur vient de France pour un stage spécial auquel je suis invitée et bienvenue. Fascinée depuis toujours par cet art martial qui m'apparaissait aussi fort spirituel, j'avais essayé le Kung Fu, quelques temps auparavant, mais, n'étant plus toute jeune, j'avais déjà blessé mon corps.
« Ah tiens, pourquoi pas ! » me dis-je, heureuse d'avoir une occupation intéressante…

Le vendredi midi je me rends donc à la salle des sports, impatiente de découvrir en quoi consiste cet entraînement très spécial donné par l'entraîneur en question. Installée dans la tribune, parmi un public de connaisseurs, je vois une multitude de jeunes qui suivent à la lettre les mouvements élégants d'un homme grand, mince, souple et blanc. Tous les clubs de Guyane sont là. Cet homme magnétise mon attention et bientôt je ne vois plus que lui. Ses instructions, ses gestes, sa voix sont d'une précision qui porte à tous les coups. Il semble absolument excellent et totalement hors pair. Soudain voilà son corps qui littéralement s'envole ; ses jambes, l'une après l'autre lancent des coups de pieds retournés en décrivant des cercles parfaits à plus de deux mètres de haut ; après quoi l'homme se rétablit d'une façon magistrale sans un mouvement de déséquilibre. C'est extraordinaire. Je suis fascinée. Bientôt c'est la fin de la séance, les jeunes regagnent les vestiaires ; Bruno, mon prof rejoint l'homme volant et comme il m'a aperçue sur les gradins, me fait signe de venir ; il me présente ainsi à Patrice. Nos regards se croisent ; ses yeux sont petits mais très perçants ; je sens le coup de foudre lancé dans mon coeur. Je suis invitée à manger avec eux ; je ne sais déjà plus ni l'heure qu'il est, ni quel jour nous sommes ; je ne peux plus quitter cet homme des yeux et me retrouve bientôt autour d'une grande table, où nous prenons un repas. Des discussions banales, ponctuent le déjeuner. Je n'ai d'yeux et d'attention que pour cet homme. Il me dit être fasciné de rencontrer une femme pilote qui vole au dessus de la forêt amazonienne. Je suis subjuguée de rencontrer un homme volant aussi maître de lui, et sachant mener royalement tant de jeunes sur la voie de son art martial.

Après cela, tout va très vite : une sortie en forêt avec l'équipe, des regards, des paroles, une soirée en boîte de nuit, et la danse m'unit à cet homme d'un amour nouveau et fulgurant. Mais l'homme n'est là que pour trois jours ; et déjà je l'aime à la folie. Nous passons la nuit ensemble à danser, car nous ne savons plus nous quitter. Je veux vivre avec lui, je veux le suivre partout où il ira ; pourtant au petit matin, il me demande de le ramener à son hôtel.

Profondément déçue, je ne comprends pas, je le regarde perplexe, je croyais que… ai-je rêvé ? Debout, près de l'entrée de l'hôtel, alors que le soleil se lève dans un ciel flamboyant, il m'avoue :
« J'ai une femme et des enfants, je ne veux pas les quitter. »

Je regarde le soleil ; son disque rouge embrase tout le ciel tandis qu'en moi un volcan se lève et rugit, qui semble hurler à l'univers cette douleur lancinante qui une fois
encore se réveille…
Pourquoi ? Pourquoi encore une histoire de souffrance et d'amour impossible ? J'étais prête à
tout quitter pour suivre cet homme extraordinaire…
Pourquoi ? Une rage aussi puissante que le feu du ciel m'envahit et m'anéantit. Je passe quelques heures de sommeil dans un flot de larmes amères avec la sensation cuisante d'une injustice répétée que je ne comprends décidément pas.

Pourtant Patrice me rejoint plus tard ; nous passons les dernières heures de son séjour, ensemble sans pouvoir faire un pas l'un sans l'autre, collés, aimantés, comme des aimants, amants. Ballades, plage, restos, quelques vols aussi où il me semble avoir mis le pilote automatique dans ma tête, tant je suis ailleurs que dans mon cockpit.

Puis c'est le dernier repas, le dernier resto et bientôt, l'avion. Je ne peux pas y croire. L'auto fait une crevaison. Ah c'est la meilleure ! Je dis que ça porte chance, mais Patrice devient nerveux. Il ne veut pas rater son avion. Moi si.
On répare et on arrive à temps, main dans la main. Et comme je suis pilote et que tout le monde me connaît dans ce petit aérogare qui est comme ma maison, je peux accompagner mon ami Patrice jusqu'en salle d'embarquement. Ma main dans sa main, j'ai la sensation d'accompagner mon mari.
C'est doux.
Soudain tout se précipite.
L'appel d'embarquement est lancé. Les passagers vident la salle d'attente, et bientôt il n'y a plus que ses collègues et nous… Les collègues disparaissent à leur tour happés par les tubes d'embarquement. Il ne reste plus que nous, cet homme que j'aime et moi qui ne peux lâcher sa main… Je veux le retenir, je veux partir avec lui, mais le tapi roule et l'emporte…

Le tunnel qui engouffre les passagers a englouti mon amour. Je quitte les lieux aussi vite que possible ; mon visage se décompose à grande vitesse, déjà les larmes coulent, une boule de feu monte dans mon ventre ; alors je cours vers le parking, saute dans ma voiture et je roule vers le bout de la piste de décollage, en pleurant, en versant des torrents de larmes ; et lorsque l'énorme Boeing 747 d'Air France décolle en rugissant de ses quatre moteurs, alors je rugis moi aussi… je hurle… je crie… je déchire le ciel de ma voix… j'arrache les étoiles… je casse la voûte céleste… je brise ma tête… je brise mon coeur… j'ai mal… tellement mal… terriblement mal…

Je ne voulais pas qu'il parte. Je ne voulais pas que cette histoire existe comme ça. Je ne comprends pas ce que je fais dans une vie comme ça, avec seulement des amours et des séparations qui me lacèrent le coeur, qui me réduisent en lambeaux. Pourquoi ? Bientôt je ne pourrai plus vivre. C'est
trop. Ça fait trop mal.
Pourquoi je n'ai pas le droit moi aussi d'avoir un amour ? Un mari ? Pourquoi ?
« Pourquoi ?? Répondez les étoiles !! Répondez au lieu de me regarder comme ça en rigolant ! »

Je ne ris plus du tout. Après des heures passées à vider ma peine au ciel, je rentre dans mon bel appartement vide, terne, triste, où je dors épuisée. Je me réveille le matin, surprise d'être encore en vie, le visage encore une fois gonflé, la voix cassée, le corps et le coeur, une nouvelle fois, brisés en mille morceaux.
Des lettres passionnées, une correspondance ardente garderont éveillé un espoir impossible mais surtout m'aideront à survivre.


Ceiba Pentendra, un début de Sagesse ?

Je ne peux plus faire de sport, mais un jour je vais marcher dans la campagne où j'allais courir auparavant ; c'est un beau sentier qui tourne autour de la colline de Matoury, et se termine en descendant le long d'une rivière. Là, il y a un grand Arbre, un immense Fromager. Non ça n'est pas l'arbre de Maître Renard, mais un arbre tropical géant dégageant une énergie particulière. Et ce jour-là, ma peine est si grande que je pose mes bras et ma joue sur son tronc rugueux.

Muette, je lui donne toute ma souffrance. Il m'apaise. Et dans mes pleurs, je lui demande silencieusement…
« Que faire ? »
Alors j'entends sa voix toute douce qui me dit, qui me murmure…
« Modère… »

Oh ! Quelle surprise… « Modère »… Ce fameux mot qui n'est pas dans ma tête…
Cette fois j'écoute mon ami l'Arbre, et accepte ses paroles. Je comprends que je dois essayer d'intégrer ce mot à mon vocabulaire et à ma vie. Mais tant de feu brûle encore en moi…

Heureusement le chemin est mystérieux et il se fait au jour le jour sans que l'on y puisse rien. J'ai dû vider de moi des tonnes de réactivité enflammées durant des années avant de pouvoir laisser venir la Sagesse, Sagesse que pourtant je cherchais depuis le début, Sagesse qui pourtant était en moi depuis le début, comme elle est en chacun de
nous.
Etonnant labyrinthe que la vie…

Un jour dans les rues de Cayenne, j'aperçois une salle de yoga. Je jette un coup d'oeil et ne vois que des gens allongés !
« Que font-ils donc à dormir comme ça ? Ah ça alors, ça n'est pas pour moi ! Je veux du tumulte, moi, de l'action, du mouvement ! » pensé-je en m'éloignant rapidement…

En revanche, un ami m'initie à quelques pratiques Zen de méditation : derrière les yeux clos, je regarde passer les pensées comme si c'était des nuages dans le ciel. Voilà qui me plaît… qui me fascine même…
« Cela est Vrai. » me dis-je.

Alors je commence à lire doucement des livres de Sagesse : Taisen Deshimaru, Alexandra David Néel, dont la plume enfin abreuve ma soif de Vérité avec les Enseignements Secrets des Bouddhistes Tibétains. Cela résonne très fort ; je commence à comprendre, il y a d'autres portes.

Mais il faut que je bouge encore. J'ai pris une grande décision : je vais quitter la Guyane pour devenir pilote de Boeing ! A nouvelles souffrances, nouveau défi. J'ai fait le tour des petits avions de Guyane, je veux aller jouer dans la cour des grands. J'ai trouvé un emprunt, me suis inscrite à un stage pour passer la qualification Boeing 737, c'est une grande marche, une nouvelle étape, qui nécessite de quitter la Guyane. Je ne suis pas certaine que les gros avions soient pour moi, mais je veux essayer, je veux aller voir ; et de toute façon je n'ai plus rien à faire ici.

C'est le 31 décembre 1997. Un vol de nouvel an, pour une nouvelle vie. J'ai revu Antoine, mon doux cavalier.
Nous avons fait la paix et l'amour ; et c'est dans ses bras que je passe les dernières minutes de ma vie en Guyane avant de me laisser emporter par le gros DC10 d'AOM, direction la métropole, la France. Et c'est bien sûr encore en larmes que je quitte Antoine, et en larmes que je passe ces dix heures de vol dans le DC10 avec du champagne pour griser ma tête. Je débarque à Paris complètement hagarde, dans une grisaille terne, pluvieuse et froide, me demandant encore ce que je fais ici… Déjà la Guyane et ses couleurs me manquent ; et Antoine.

Mais non. « Je serai pilote de Boeing ! »
Ah oui, c'est vrai. J'avais déjà oublié.
C'est ma décision, mon sankalpa*, cette puissante résolution qui a le pouvoir d'écarter tous les obstacles jusqu'à sa réalisation.
Le dernier jour en Guyane, j'étais allée voir mon autre ami, le grand Arbre, Ceiba Pentendra, car ainsi est son nom, arbre sacré des Indiens d'Amazonie. Je voulais lui dire au revoir. J'ai marché vers lui, puis je me suis collée à son tronc immense, sentant ses racines profondes enfoncées dans la Terre, et ses branches élancées vers le Ciel.
En silence, j'ai parlé à mon ami :
« Je suis venue te dire au revoir, je vais partir loin, pour devenir pilote de Boeing. »
En silence il m'a répondu :
« Il n'y a pas d'au revoir. »
Ah ?… Et d'un seul coup c'était évident ; alors je suis partie. Et lorsque je me suis retournée pour lui faire un signe de la main, j'ai Vu une de ses branches qui dansait.

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ICI la suite.... Chapitre 6.....

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Bonne lecture !



Isabelle  Bacquenois
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