Vous êtes ici : Accueil YogaNet.fr > Blog Média Yoga > Aventures d'une pilote yogini 3
 
Aventures d'une pilote yogini 3 08/01/2017

Aventures d'une pilote yogini autour de la terre, ou, une quête éperdue de vérité; chapitre 3 où les tourbillons de l'amour et de l'aviation emportent Mirabelle...


-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Pour lire le début du livre, c'est ICI...

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

La puissance des karmas


3. L'AMOUR DE MA VIE – Où est le chemin de Sagesse ?

La rencontre

Après avoir fugué de chez mes parents croyant trouver la liberté dans quelques aventures estudiantines et délires sexuels, je reviens à la maison parentale, un immense appartement luxueux au sixième étage d'un immeuble lui aussi luxueux. La Résidence, comme son nom pompeux la
nomme, comporte deux autres immeubles similaires, dont l'un, tout proche, fait carrément vis-à-vis avec le nôtre par les balcons.

Le balcon.
C'est par là que je remarque ce garçon aux cheveux longs avec une moto qui me réveille le matin en faisant un bruit strident qui déjà me fait rêver. Alors le soir je reste dehors sur la terrasse, buvant un verre de lait en prétextant je ne sais quelle histoire, à seule fin de « le » voir ; car lui aussi est sur sa terrasse, au cinquième étage de l'immeuble voisin, et, lui aussi, boit, semble-t-il, un verre de lait.
Sans paroles, nous communiquons déjà par nos seules présences.
Ayant repéré la marque et le modèle de sa moto, une Yamaha 125 DTMX blanche, je ne tarde pas à casser ma tirelire pour m'acheter la même, au désespoir de ma pauvre mère qui voit ce cirque d'un très mauvais oeil, sans toutefois le prendre au sérieux.
Un dimanche après-midi, le jeune homme est en bas, dans le garage des motos, en train de bricoler. Ni une ni deux, je descends moi aussi. Ça n'est pas mon habitude d'aller au devant des garçons, cela ne m'intéresse pas vraiment. Mais là c'est différent, une attraction puissante me propulse vers lui sans que je puisse résister ; et il semble qu'il en soit de même pour lui. Alors rapidement je me retrouve près de lui :
« Bonjour ! T'as pas une clé d'amortisseur par hasard ? »
La DTMX de cette époque est pourvue d'un amortisseur cantilever qui doit être réglé avec une clé très
spéciale que, par bonheur, je n'ai pas et dont j'ai absolument besoin ! Quelle imagination !
Enfin le contact est établi, ou rétabli ? Car c'est instantané, nous nous sentons comme retrouvés ; c'est
comme si nous nous connaissions depuis toujours.
« Elle est retrouvée, l'éternité… »
Il est potier, il travaille chez son père pour gagner des sous, mécanique et gros engins. Je suis en fin de première année d'architecture ; j'ai laissé tomber les sciences en fin de prépa après avoir trop pleuré sous la pression tyrannique d'un prof de maths sadique. Architecture ou le rêve du
« Dernier tango à Paris », la beauté de l'Art, le dessin dans
les musées, j'adore !
Nous sommes début juin 1979 ; vais-je finir mon année d'archi ?
Le prince charmant tant rêvé est arrivé dans ma vie : ses yeux verts, ses cheveux en fouillis, son allure, son regard, sa voix, tout en lui me subjugue et il est comme moi, rebelle : on est pareils, comme frère et soeur.
Sur ses bras, deux tatouages m'interpellent : l'un représente une route avec un soleil levant ; il me dit que c'est le symbole des routards et qu'il a déjà pas mal bourlingué en auto stop. L'autre tatouage ressemble à un « E » à l'envers ou à un « 3 » à l'endroit ; il me dit que c'est un « Om » ; je ne sais pas du tout ce que c'est et apparemment lui non plus.
Il me présente ses amis Pep et Lou, d'autres rebelles ; une semaine se passe à être ensemble à se parler, raconter des blagues, fumer des joints, se balader à moto. Nous ne pouvons pas nous quitter ; nous passons même une nuit chez nos amis, mais chacun dans une chambre. Je reste éveillée toute la nuit à souhaiter qu'il vienne, mais il ne vient pas. Quelques jours après il m'invite dans un appartement vide avec seulement un lit. Enfin nous pouvons dormir ensemble, faire l'amour et rester enlacés toute la nuit ; déjà un amour puissant nous unit qui me transporte dans une autre sphère, un amour total.
Il s'appelle Jules, il a dix-huit ans. J'ai dix-neuf ans et je m'appelle Mirabelle.
Nous allons vivre ensemble pendant onze ans.
Passionnément amoureux mais inconsidérément inconscients, fous et rebelles. Un amour à la « Je t'aime moi non plus » de Gainsbourg et Birkin, « Toujours sur la ligne blanche » à se prendre pour Bonny and Clyde en jouant les gentils gangsters tout en ne rêvant que de paix et d'amour.
Peace and love…

Après une fugue d'un mois en stop au Maroc (pauvres parents !) à fumer beaucoup de kif et à voyager avec les acides, LSD et autres produits hallucinogènes, c'est le retour au monde urbain, Lyon. Nous louons un mini appartement que nous peignons immédiatement en noir, couleur de notre rébellion loin d'être apaisée. Le propriétaire, un notaire, manque de collapser devant la nouvelle déco de son
logement déjà médiocre. Il nous menace de tribunal mais nos grosses motos, des 850 Guzzi California labourant son jardin, nos dégaines de motards casqués dans son étude, et aussi la pression de maman, le calment.
« Finalement, c'est très bien ce noir ! » capitulera-t-il, vaincu.
Jules se fait marinier sur une péniche, je deviens femme au foyer pour un moment, attendant en languissant le retour du marin, avec chaque fois de nouveaux cadeaux. Un jour je vais même le retrouver vers Vienne où la péniche a accosté ; une nuit en péniche avec mon amour… nous rêvons…
Mais il ne tarde pas à laisser ce job pour un autre : raffinerie de sucre, qui nous dégoûtera l'un et l'autre à tout jamais du sucre raffiné. Puis nous nous lassons de notre appartement noir et prenons un logement en commun avec nos amis de révolte Pep et Lou ; cette fois ce sera rose. Plus calmes, presque sereins, serions-nous enfin apaisés ? Nous passons de job en job, car bien sûr j'ai abandonné mes études d'architecture pour me lancer à corps perdu dans l'aventure de la vie avec mon amour. Alors je fais du secrétariat dans divers bureaux, du dessin d'architecture et même une année d'école d'instituteurs, car l'idée d'enseigner aux petits me plaît. Mais je laisse tomber devant le mur de froideur, d'inefficacité, voire de mensonges, dont est rempli le monde de l'éducation française. Ça n'est pas comme cela que je voudrais m'occuper d'enfants ; je voudrais leur enseigner quelque chose de Vrai, pas ces sornettes, qui sont celles-là même que j'ai reçues ; mais je ne sais comment m'y prendre, alors je m'enfuis.

Notre principale occupation reste la magouille : achats-reventes en tous genres, vieilleries du marché aux puces, autos et motos que nous arrangeons, retapons à la va-vite pour leur donner un meilleur look et gagner quelques sous ; la fauche dans les grands magasins fait aussi partie de nos spécialités. Combien de paires de jeans Levi's, combien d'outils Facom, combien d'instruments de musique, même des énormes cymbales Paiste, sont passés sous ma grande cape ? Jules, quant à lui est expert pour remplir sa musette de tous les objets les plus chers sans que personne ne s'en rende compte, même moi !
Durant cette époque, nos familles reçoivent des cadeaux dépassant largement nos ressources : statues de bronze, tableaux, vaisselle en argent… qui sont acceptés bon gré mal gré, avec quelques questionnements tout de même. C'est probablement pour nous une façon de compenser nos
comportements délirants et maladroits vis-à-vis d'eux : nous les aimons, mais nous ne savons pas leur montrer ; nous voulons être nous-mêmes, simplement, mais nous sommes empêtrés dans nos fonctionnements d'adolescents attardés, rebelles et délinquants.
Nous continuons à déménager tous les trois mois, complètement instables, en mouvance perpétuelle.
Trouvant refuge dans les vieilles traboules de la Croix Rousse, nous dénichons un appartement de rêve qui surplombe tout Lyon pour à peine cent francs par mois ; nous pouvons y roucouler à loisir entre nos tournées de fauche qui visent principalement le centre commercial de la Part-Dieu. Ce lieu nous dégoûte ; il nous apparaît comme un temple dédié à la surconsommation, une provocation
ouverte et indécente entraînant la société vers un chaos inévitable. Aussi c'est sans scrupule que nous remplissons nos musettes de précieux butins.

Peu après, nous descendons de notre perchoir pour nous installer au creux d'une rue sombre de la Croix Rousse dans un atelier qui devient vite un repère de petits truands amateurs. Ceci dit, j'y pratique aussi la bijouterie avec des outils récoltés durant nos pérégrinations et je me régale à créer des boucles, des bracelets, des colliers et autres breloques que j'offre ou que je porte ; j'adore l'artisanat et les arts, il semble même qu'ils m'attirent de plus en plus.
Nous rêvons avec les aventures de Carlos Castaneda… « L'herbe du diable et la petite fumée »… Voilà la vraie vie ! Celle qui est derrière les masques… « Pieds nus sur la Terre Sacrée »… Les Indiens d'Amérique ! La Liberté Origine ! La Sagesse Véritable ! Nous refaisons le monde en tipis, roulottes, chevaux et bisons… Cependant nous restons désespérément englués dans notre lourde réalité ; nous nous perdons dans des nuits psychédéliques de LSD et gâteaux au haschisch au milieu d'une faune douteuse aussi instable que nous.

Heureusement lors d'une de ces nuits, un rêve arrive, qui met fin à ces extravagances dangereuses. Car nous ne sommes pas heureux dans ce chaos de violence destructrice : la peur des flics, une vie dérangée, des grossesses qui n'aboutissent jamais, un tumulte d'émotions rageuses, nous sommes sans cesse comme emportés dans le tourbillon fougueux de notre amour passionnel sans réussir à construire quoi que ce soit.
Pourtant nous voulons vivre nos idéaux, nos rêves, la campagne, les oiseaux, les chevaux, la poterie ; les chevaux précisément.
C'est ce rêve, il est lumineux : je nous vois vivre à cheval, comme les Indiens d'Amérique ! Libres !
Alors c'est décidé, nous larguons les amarres, vendons tous nos biens, c'est-à-dire pas grand-chose et partons enfin loin de ce monde qui ne nous comprend pas. Quelques sous en poche, auto-stop direction le Maroc ; ça n'est pas loin, pas cher et déjà un autre monde : pour nous, le rêve possible.
Là-bas, nous achèterons des chevaux et vivrons enfin libres ; c'est notre plan et nous y croyons.

MAROC le rêve éveillé

Nous voilà à Fès, Maroc, marché des animaux, nous achetons quatre petits chevaux car nous sommes quatre, nos amis de rébellion Lou et Pep s'étant joints à l'aventure… Un riche Marocain nous repère et propose de nous héberger le temps que nous préparions notre équipée. Il est très gentil, possède beaucoup de chevaux, de terre, des chiens, une femme et des enfants. Il nous aide grandement et nous invite même à un mariage ; l'occasion pour nous de découvrir les traditions colorées des fêtes marocaines ainsi que leurs délicieuses pâtisseries !
Et lorsque nous sommes prêts, c'est non sans fierté que, chacun sur notre cheval, remerciant chaleureusement notre bienfaiteur, nous commençons notre chevauchée…
En route ! Cette fois, nous y sommes, c'est comme dans nos rêves, comme dans les livres et les Indiens, c'est nous ! Quelques bivouacs dans la campagne et nous avançons tranquillement, jusqu'à rencontrer un village de terre rouge, aux femmes accueillantes, aux enfants curieux, et aux hommes qui fument le kif à longueur de journée.
À peine arrivés que déjà nous buvons le lait caillé offert par les villageois puis nous pénétrons dans une de ces maisons en terre, pressés par Radidja, une jeune femme très belle qui insiste pour nous héberger. L'hospitalité généreuse de sa famille, la convivialité de tous les villageois nous mettent tout de suite en contact avec une vie simple et vraie.

Enfin !
Enfin, nous sommes loin des masques et des mensonges de notre monde factice. Nous ramassons les
petits pois avec les paysans, nous faisons la cuisine sur le feu,nous admirons les femmes faire le pain et autres délices de leurs mains expertes, nous prenons le bain dans le petit hammam qui colle à chaque maison du douar. C'est un bonheur de chaque jour, le bonheur d'une vie naturelle, pure. Nous vivons notre rêve. Est-il besoin d'aller plus loin ?
Un jour que nous sommes tous descendus à la source avec nos chevaux, je remonte vers le village en premier, seule, qui sait pourquoi. Mon cheval se met à galoper si harmonieusement que je me sens m'envoler. Moi qui sais à peine chevaucher, je suis à cru sur le dos de ma monture en totale fusion avec son corps puissant et je me sens hors du temps, dans un moment suspendu, comme une éternité…

Bientôt le village est en vue. Je tire les rênes doucement pour ralentir, mais rien ne se passe. J'appelle : « Hoo ! Hoo ! ». Rien. Je tire les rênes plus fort. Toujours rien.
Le village approche, grossit ; déjà des enfants courent de ci de là et mon cheval ne veut rien entendre, rien savoir ; je comprends alors qu'il s'est emballé et que je ne pourrai plus l'arrêter. A cet instant, la panique s'empare de moi et dans un immense vol plané vers l'arrière, je virevolte, pirouette, galipette, clip clop et cataclop. J'atterris sur les fesses dans un tas de sable et de gravier, sans connaissance. Le cheval continue sa course seul.
C'est l'odeur repoussante de l'oignon qui me ramène à
la réalité ; je suis par terre, entourée par les villageois.
« Ça va aller ? Rien de cassé ? »
Une blessure au pied, une autre à la fesse… On me transporte, on m'installe, me bichonne ; et me voilà allongée dans la pièce la plus confortable de la maison de Radidja.
Nos hôtes sont aux petits soins : durant près d'un mois, ils me donnent de leur viande, du lait de leurs brebis, me font des massages à l'eau chaude afin que je guérisse parfaitement. Ainsi, ceincident heureusement sans gravité, nous permet de rester longtemps chez nos amis ; nous partageons leur vie simplement et sincèrement, apprenant les uns des autres, vivant tout simplement la vie du village.
C'est notre rêve qui continue ; comme si la Grande Vie s'occupait de nous sans que nous en ayons vraiment conscience !
Ayant par ailleurs compris que les chevaux ne seraient pas l'idéal pour notre voyage, les hommes vont les revendre au marché et achètent deux mules et deux grands paniers d'osier appelés « chouéris ». Les mules porteront nos affaires dans les chouéris et nous marcherons à leur côté ; notre voyage se déroulera ainsi au rythme de nos pas.

Apprivoiser les mules se révèle un immense bonheur fait de patience et de complicité : offrant sans compter notre attention et notre amour à ces animaux peureux et rudoyés, nous les voyons rapidement se transformer en amies véritables d'une intelligence subtile et remarquable.
Au bout de trois mois dans notre village refuge, mes blessures étant bien guéries, nous sentons l'appel des pistes, l'appel des feux de camp, l'appel de la vie sauvage. Alors avec moult remerciements et cadeaux, nous prenons congé de nos hôtes charmants et partons à la découverte des montagnes de l'Atlas.

Les lits des rivières asséchées voient nos campements passer, les mules nos amies nous réveillent le matin avec une léchouille sur le nez, partagent le thé avec nous et nous partageons tout avec elles.
Ah ! Nous sommes vraiment heureux. Toute notre vie est là, dans l'instant de chaque instant, dans le regard des mules qui sourient, dans les chouéris qui portent nos vies, dans chaque pas que nous faisons sur les chemins…
Oui, tout est là.
Ici et maintenant.
Nous vivons le présent.
Nous vivons l'éternité.

Bientôt Mona Lisa, notre mule nous donne une belle leçon : nous longeons une rivière qui cette fois n'est pas à sec et présente même un fort courant ; Jules est à l'avant, menant le convoi, je suis derrière. À notre gauche la paroi de la montagne borde le chemin ; à droite un à-pic descend abruptement vers la rivière. Soudain Mona Lisa stoppe. Jules tire doucement la longe pour l'enjoindre à avancer ; je tapote doucement son arrière-train pour l'encourager à bouger.
« Arrra Arrazidera ! »…
Rien. Pas un mouvement. Que se passe-t-il ? Mona Lisa ne nous a pas habitués à ce genre de caprice. Qu'y a-t-il donc qui l'empêche d'avancer ?
« Arrra… arrrazzziderra… arrazzidd… »
Les mots magiques restent sans effet. Aucun mouvement, elle semble butée. Sans comprendre et bien décidés à quitter cette situation, nous forçons gentiment Mona Lisa à bouger. Jules tire à l'avant et je pousse à l'arrière. La réponse de Mona Lisa ne se fait pas attendre.
« Ah vous voulez avancer ? Et bien allons-y ! » semblet- elle nous dire.
D'un sursaut la voilà en marche et dans le même instant, nos larges chouéris heurtent la paroi abrupte de la montagne et font un vol plané qui les fait atterrir… dans la rivière !

Mona Lisa est arrêtée ; elle rigole ! Quant à nous, nous sommes aussi déconcertés qu'admiratifs et hilares ! Mona Lisa avait vu ce que nous n'avions même pas remarqué : l'apic de la paroi et les paniers sur son dos… ça ne passait pas. Quelle grande leçon de sagesse animale et quel beau
moment de rigolade tous ensemble !

Notre voyage de rêve va bientôt tourner court. Au détour d'une montagne, c'est la ville et nous devons la traverser ; passage obligé. Nous voilà alors confrontés à la civilisation citadine de cette partie d'Afrique du Nord moins sincère et spontanée que nos amis les villageois. De plus, c'est la période
du sacrifice, aussi les Marocains que nous côtoyons nous apparaissent d'un coup complètement cruels, sanguinaires et sans merci. Nous sommes horrifiés en entendant les hurlements des animaux terrorisés devant les lames aiguisées, dont ils savent qu'elles signifient leur mort ; c'est à ce point
insupportable que nous décidons avec beaucoup de peine de quitter ce pays sanglant. Difficile décision car cela entraîne une séparation d'avec Mona Lisa et Rosalie, les deux mules de notre voyage, nos amies, nos complices.
Pourquoi n'arrivons-nous pas à garder nos animaux ?
Je me sens très déçue : avide d'idéal, assoiffée de rêves, je croyais que nous étions partis pour toujours !
Mais une fuite ne résout pas un malaise ; n'ayant guère d'autre alternative, nous retrouvons la France, pays soit disant civilisé, où nous nous sentons de plus en plus étrangers. Pourtant force est de constater que nous sommes bien obligés de vivre dans cette "civilisation". Alors comment faire ? Quelle est la solution à ce dilemme ?

Il nous faudra encore de nombreuses années avant de percevoir un espace de sérénité. De nombreuses années ensemble à vivre de petits boulots, à voler dans les grands magasins qui représentent pour nous une honte d'abondance indécente, face à des pays où les êtres humains
meurent encore de faim. Dans une ambiance trop souvent défoncée, nous continuons nos magouilles, achats ventes en tous genres, marché au puces… Heureusement nous ne consommons que des drogues douces, mais elle emportent néanmoins le cerveau et la lucidité, nous laissant dans une
brume glauque de plaisir bête et immédiat, même si parfois, un peu délirant.
Et après, c'est quoi ? La descente et ses baisses de moral.
« Ben oui, on est encore là… »
Un pétard ne va pas changer notre vie, encore moins le monde dans lequel nous trempons, maladroits, malheureux, puisant nos seuls plaisirs dans les évasions, qu'elles soient à moto, dans la drogue, ou dans notre amour.

Cet amour pourtant immense, plus grand que l'univers, devient lui aussi de plus en plus violent à force d'être malmené, à force de ne pas trouver sa voie d'épanouissement créative et harmonieuse. Où sont nos rêves ? Où sont nos idéaux ? La poterie ? Les chevaux ? Le village abandonné que nous voulions reconstruire ? L'écologie ?
« A bas le nucléaire ! » criions-nous dans les manifs ! Et que dire des arts, de l'artisanat, de la peinture, des animaux, de la musique, du cirque ?
Nous avons tout essayé… sans pouvoir aller au bout de nos idéaux… sans pouvoir donner corps à nos rêves… même pour les enfants : nous en avons rêvé, il y eut des grossesses ; aucune n'est allée plus loin que quelques semaines…
Ces destructions irréversibles fissurent notre amour qui, sans que nous en ayons vraiment conscience, s'use.

Pourtant nous continuons. Nous voilà installés dans une ancienne maison du 8ème arrondissement de Lyon : la « Villa des Mûriers », trois étages, un magnifique jardin, des arbres, de la verdure, des oiseaux, des chats. Je monte un atelier de travail du cuir : j'achète des peaux dans une fabrique et, grâce à une machine professionnelle acquise depuis peu légalement, je me lance dans la confection de vêtements, sacs, sacoches et autres créations originales. J'avais commencé en fabriquant des coussins avec des chutes de cuir ; à présent, ce sont carrément des jupes, pantalons, blousons de moto, sacs de voyage… J'adore ! Je les vends au marché de la création de Lyon et au marché de
la moto de Neuville… Jules quant à lui, continue son commerce mais je n'y prends plus part depuis que j'ai senti ce danger : un jour, il me vante les mérites d'un véhicule qu'il s'apprête à vendre. Je connais bien l'état du véhicule en question, qui est assez moyen ; mais Jules me le décrit comme si c'était moi
l'acheteur, en embellissant, décorant, déguisant et… je me surprends à le croire ; quand soudain je réalise que tout cela n'est que boniment de vendeur expert, arguments destinés à appâter le client. Alors je prends peur, peur que nous nous leurrions dans une vie de mensonges, de vernis, de maquillages… justement tout ce que je n'ai jamais supporté… Aussi je dis stop, plus de business, plus d'achat-vente pour moi ; je ne veux pas vivre dans le faux, dans les bobards de commerçants, même experts… J'aurais aimé que Jules arrête lui aussi, mais ça n'était pas entre mes mains… Je comprendrai pourquoi bien plus tard… Ainsi, notre vie se stabilise dans la belle Villa des Mûriers : travail du cuir pour moi, autos motos pour Jules, et les marchés ensemble…

Un jour, pourtant, Jules me fait comprendre que je ne devrais pas continuer à faire des sacs en cuir alors que j'ai du potentiel ; il me suggère de reprendre les études. « Tiens, quelle drôle d'idée ! » Si loin que je sois de telles pensées, l'amour idolâtré que j'ai pour lui rend ses paroles sacrées. J'ai tout accepté de Jules, j'accepte de reprendre les études.

Je serai Pilote ! Et notre nid d'amour

Nous sommes en 1986, cela fait sept ans que nous sommes ensemble dans ce bateau ivre d'amour passion. Est-ce un début d'évolution ? Je m'inscris à un mini stage d'électronique payé, pour découvrir que mon plaisir de jouer avec les formules n'est pas épuisé. Puis alors que Jules a commencé cette chose incroyable d'apprendre à piloter un avion, il m'invite à un meeting aérien et m'offre un baptême de voltige. Je ne comprends rien à ce qui se passe dans cet engin volant ; le pilote expert me fait survoler les vignes, les collines, les vallées, sens dessus dessous ; je suis tourneboulée, virevoltée, et par dessus tout, je suis dans le ciel ; c'est fantastique et j'adore ça.
Au marché aux puces je déniche un livre de Kessel intitulé « Mermoz » que je dévore en quelques heures. Mermoz devient aussitôt mon héros, sa vie exaltante, pionnier de l'Aéropostale, me fascine littéralement. Alors c'est décidé…
« Je serai Pilote »
J'ai enfin trouvé mon métier ; et comme je ne sais pas faire les choses à moitié, j'émigre à Toulouse, berceau de l'aviation, berceau de l'Aéropostale et théâtre de la vie aventureuse de Mermoz. Je pars sur ma moto, une 500 XT personnalisée par une belle selle en cuir et réglée parfaitement par Jules qui ne veut pas que je prenne un retour de kick dans la jambe ! Un stage d'électronique rémunéré réglera l'aspect matériel, offrant logement et salaire qui sera englouti dans les heures de vol avec bonheur.
Jules quant à lui descend en Camargue pour vivre avec les chevaux et réaliser son rêve : devenir gardian.

Une magnifique année passe ainsi, entre Toulouse, berceau de l'aviation où je découvre les secrets du manche à balai, et la Camargue, berceau des chevaux sauvages, où Jules se régale entre boxes, paddocks, manèges, et pinèdes… Nous nous retrouvons presque tous les week-ends, dans l'euphorie grisante de vivre enfin nos rêves. Nous sommes pleinement heureux.

J'ai 27 ans, Jules 26. Pour moi c'est un grand tournant, car après tant d'errances, j'ai enfin trouvé mon métier : un métier passion à la grandeur de mes aspirations, un métier qui me permettra d'accepter le monde dans lequel nous vivons, puisque ce monde, finalement me permet de vivre mes idéaux. Je commence à comprendre que pour vivre dans la paix, il faut d'abord être en paix avec soi-même. J'en
suis encore loin, mais la découverte de l'aviation m'apporte une autre vision du monde, plus positive, moins rebelle. Je ne me doute pas encore de l'envergure que prendra cette envolée, toutefois, en à peine un an dans la région toulousaine, j'enchaîne le brevet de pilote privé et les examens théoriques du brevet professionnel. C'est une première étape importante après laquelle il me faudra accumuler au moins deux cents heures de vol pour me présenter à un stage de pilote professionnel.

Après cette année idyllique, je rejoins Jules en Camargue et nous nous installons dans une maison
mitoyenne adorable, avec comme voisins, d'autres jeunes que je n'apprécie guère mais ça reste tolérable. Notre nid d'amour est calme, au bord du petit Rhône, dans un hameau qui porte le doux nom de Sylvéréal ; il est entouré de pinèdes, de plages de sable fin, de cours d'eau et de
bambous… un vrai paradis…

En me faisant connaître et, je crois, apprécier, à l'aéroclub de l'Hérault à Montpellier Fréjorgues, je me vois confier de nombreux vols, des baptêmes de l'air sur la Camargue, de vrais voyages vers la Corse et la Sardaigne, et aussi ces vols d'étude au dessus du parc National de Camargue avec des scientifiques qui observent les oiseaux : un régal ; seuls dans cette zone réservée et protégée, nous
volons assez bas afin de compter les flamants roses, de repérer leur nids, ou je ne sais quelles caractéristiques saisonnières. Je dois faire néanmoins très attention à rester concentrée sur le pilotage sans me laisser distraire par la beauté des paysages, l'envol des flamands, les couleurs du ciel qui jouent sur les étangs, car la tenue machine est primordiale à cette hauteur.
Tout cela fait gonfler mon carnet de vol sans que je débourse d'argent, et c'est important ; je vise les deux cents heures de vol pour mon prochain objectif, le stage de pilote professionnel.

À côté des vols, je travaille dans des restaurants aux Saintes Maries de la mer tandis que Jules
s'occupe des chevaux d'une Anglaise très bizarre, riche et seule, apparemment pas très heureuse puisque nous la trouvons souvent ivre au soleil levant des petits matins.

Nous vivons heureux et en paix sous le ciel splendide de Camargue.
Ce sont certainement nos plus belles années.
Elles précèdent une succession de tempêtes terribles… mais nous ne le savons pas encore.

En 1989, j'atteins les deux cents heures de vol, et grâce à des amis bien intentionnés, j'ai la chance d'être acceptée au SFA*, organisme d'état pour l'obtention de la licence de pilote professionnel tant convoitée à un prix abordable. Mes parents, voyant que je semble devenir enfin « raisonnable » me donnent même un coup de pouce financier ; c'est que la licence de pilote professionnel ouvre la porte de l'aviation commerciale, mon futur métier.
Durant cette période, j'ai du mal à croire à ce que je vis : je me sens bénie, comme bercée de "trop" de bonheur ; j'ai un métier que j'adore, un homme que j'adore, un chat qui vient nous visiter et nous avons même des chevaux ; nous habitons en Camargue dans notre nid douillet, à sept ou
huit kilomètres d'une plage sauvage, réservée aux résidents locaux, un privilège ; notre petite maison tranquille à Sylvéréal abrite notre amour, et bien que les voisins me plaisent de moins en moins, je nous sens posés, heureux, dans une région qui plus est, préservée.
Après bien des hauts très hauts et des bas très bas, notre couple farouche et fougueux semble avoir trouvé son équilibre.

Drames en série.

Nous sommes toujours en 1989 ; c'est l'été, nous partons faire une promenade à cheval ; je suis épanouie, je rayonne ; un ami de Jules passe, et voyant ma joie s'exclame sincèrement :
« Ah, vous au moins, vous êtes heureux ! »
À quoi je réponds avec une assurance convaincue :
« Oui ! C'est notre Choix ! »
Étrange seconde que cet instant, où bien que convaincue de mes paroles, je sens à l'exact moment où les mots sortent de ma bouche, comme un danger ; des frissons me parcourent…
Est-ce vraiment notre choix, notre décision ?
Cela me semble bien prétentieux ; des réponses ne tarderont pas à se faire connaître…

Un jour, alors que notre petit chat est là, le chien des voisins, un chien loup sauvage que je n'aime pas, arrive et saute sur notre chat ; il le bat à mort. J'appelle, je hurle et je crie en essayant de séparer les deux animaux, mais impossible, il faut piquer notre petit chat complètement disloqué. Je n'aimais guère ces voisins ni leur chien, à présent je les hais ; je voudrais qu'ils s'en aillent.

Peu après, le 22 décembre, le soir du solstice d'hiver, alors que les voisins – les mêmes – inaugurent avec une soirée grillades la nouvelle cheminée qu'ils ont eux mêmes construite, le mistral souffle en tempête. La nuit, je suis réveillée par un bruit étrange de pluie torrentielle, sèche. Je vais aux toilettes, le bruit continue. Je regarde par la fenêtre : « non pourtant il ne pleut pas ». Quel est donc ce bruit harcelant martelant sourd et rageur ?
J'ouvre la porte, je regarde le ciel, puis le toit flamboyant… Quoi ?

AU SECOURS !!!!!!! c'est le FEU !!!!! Tout le toit de la maison est en FEU !!!
AU FEUU !!! Je crie ! J'appelle ! Je HURLE !

Jules saute hors de notre chambre et me rejoint aussitôt, nous essayons d'appeler les pompiers, comment ça marche un téléphone ? Nous crions, hurlons pour réveiller les voisins endormis, l'électricité saute ; Jules d'un jet d'inconscience consciente, fonce dans la cuisine, ouvre le frigo et en sort notre argent qui était caché au frais ; puis il balance la bouteille de gaz dehors, en enfin il éloigne ma moto, une grosse BMW 600, à l'écart de la maison. Puis nous regardons brûler notre nid d'amour ; plus rien n'est possible, la catastrophe est imminente ; bientôt le toit s'écroule ; les pompiers arrivés enfin, éteindront les cendres : il ne reste rien.

Transis de froid dans la nuit glaciale et ventée, nous trouvons refuge chez d'autres voisins, amis. Nous sommes en état de choc ; une diarrhée sans fin me tient éveillée toute la nuit en vidant tout mon corps ; je suis secouée de soubresauts et d'émotions incontrôlées ; il nous est impossible de dormir ; nos amis nous offrent boissons chaudes, couvertures, et surtout un abri. Nous sommes dans
une excitation hagarde d'avoir vécu un tel événement, qui plus est en ayant sauvé ma moto et notre argent !
Sans voir de message divin dans ce drame, nous sommes simplement heureux d'être encore vivants. Il ne fait aucun doute pour nous que les responsables sont nos voisins et leur cheminée artisanale construite illégalement, moins haute que le faîte du toit : une flammèche montant par le conduit et rabattue par le vent violent s'est infiltrée sous les tuiles et a enflammé la charpente ; c'est évident mais nous ne pouvons rien prouver ; aussi l'assurance des voisins nous accuse, nous, premières victimes mais coupables idéaux car sans assurance et sans argent, d'être à l'origine de l'incendie…
Ces voisins étaient décidément vraiment maudits !

Jules veut partir, s'enfuir au Canada avec moi ; une nouvelle vie pour de nouveaux rêves !
« Tu passeras tes licences de pilote là-bas, tu voleras sur des hydravions, au dessus des lacs, on aura une cabane au Canada ! »
Un rêve tentant mais je ne l'écoute pas. Pour la première fois et malgré l'amour plus grand que l'univers que j'ai pour cet homme, je ne veux pas le suivre dans cette aventure ; mon esprit borné est obstiné à décrocher la licence française de pilote de ligne réputée la plus dure, donc, d'après ma logique, la meilleure ; et pour cela j'ai déjà mon plan : je monterai les échelons des licences françaises un à un, le prochain étant la qualification d'instructeur pilote privé. Je pourrai dès lors gagner ma vie avec mon métier ; ensuite il me faudra obtenir la qualification vol aux instruments*, qui, jointe à ma licence de pilote professionnel, me permettra de voler dans une compagnie aérienne, comme pilote de transport ; ensuite seulement je pourrai viser la licence verte, celle de pilote de ligne.

Curieusement, je n'ai pas l'ambition de voler en tant que pilote de ligne sur de gros avions à réaction, mais je suis comme obsédée par l'obtention du papier, de la licence verte, juste la licence.
Nous vivons alors un gros moment de désaccord qui rappelle d'autres moments difficiles et creuse comme un fossé, insidieusement et silencieusement.

Début 1990 j'obtiens la qualification d'instructeur pilote privé au SFA* et je peux commencer à gagner ma vie en volant. Après avoir survolé le parc de Camargue en tous sens, me voilà instructrice et chef pilote adjointe de l'aéroclub majeur de Montpellier Fréjorgues. Je vole toute la journée et cette fois, je suis payée ! Le rêve !

Notre couple pourtant a changé. On dirait qu'une déchirure se creuse entre Jules et moi. Un logement de fortune vide et froid abrite notre vie qui semble attendre un changement ; changement que je ne soupçonne pas encore.

Un jour, nous montons à Lyon afin d'acheter une moto pour Jules au marché de Neuville. C'est là où, des années auparavant nous passions des nuits blanches dans l'excitation des clopes et des cafés croissants du matin, à attendre le lever du jour pour vendre nos pièces de motos et les sacoches cavalières en cuir que je fabriquais.
Cette fois, sans trop nous attarder, nous trouvons une Honda 500 XLS pour Jules et reprenons la route après une visite à sa mère. Sa moto est rouge. Je suis sur ma BMW 600 rescapée du feu. Nous roulons tranquillement ; mais l'autoroute est monotone ; Jules se lasse :
« Prenons la nationale ! » me crie-t-il.
Je suis moyennement d'accord, n'aimant guère la circulation des dimanches mais bon, allons-y prudemment. Vienne, Valence, Montélimar… Ça roule, les platanes défilent, et c'est l'entrée d'Avignon. Un carrefour, notre feu est vert, Jules est devant moi et s'apprête à traverser le carrefour dans le flot de la circulation ; mais soudain je vois une auto qui vient en sens inverse et qui s'apprête, elle, à tourner à gauche, coupant la route à Jules.
Non ça n'est pas possible, elle ne va pas… Devant Jules… L'a-t-il vue ? Elle va lui couper la route ? Je veux Hurler ! ATTENTION !!!

Il ne freine pas assez tôt, la voiture lui coupe la route, il la percute de plein fouet, son corps vole au dessus de l'auto ; je Hurle au guidon de ma grosse moto que je propulse sur un coin de la chaussée pour me jeter au côté de mon amour dont le corps est retombé inerte sur la chaussée.
Son casque « bol » est toujours sur sa tête.
Du sang coule.
« Jules ! Jules ! » Je pleure je pleure…
« Jules !!! Jules !! REVEILLE TOI !! »
C'est l'horreur… va-t-il… ?
Ahhhh enfin il ouvre les yeux…
« Tu as eu un accident Jules, ne bouge pas. »
Je tremble de toutes parts ; bientôt j'entends l'ambulance ; des gens me prennent et me soutiennent ; un attroupement était déjà autour de nous, je n'en avais aucune conscience. Qui a appelé les pompiers ?
« Voulez-vous aller avec lui dans l'ambulance ? on me demande…
– Ben oui bien sûr, mais… et ma moto ? je parviens à balbutier…
– Ne vous inquiétez pas, on s'en occupe »…
Je monte dans le siège à l'avant ; je voulais être à l'arrière avec Jules mais c'est la place des docteurs ; je suis dans un état indescriptible, une panique terrifiante. Va-t-il…… mourir ???
« Jules, ATTENDS MOI !!! »
J'ai crié cela lorsque je l'ai vu voler au dessus de l'auto.
« Attends-moi !! Jules !! »

Hôpital. Urgences. J'attends, en sanglots. Je ne sais que pleurer. Mon corps n'est que larmes et convulsions. Pas un mot ne peut sortir, seulement des larmes, des torrents, des océans de larmes.
Et puis on m'appelle : je peux le voir.
Panique… terreur… est-il en vie ?… que vais-je découvrir ? Derrière mes sanglots je demande timidement…
« Ça va ? Il va… bien ?
– Ça va, nous le gardons sous surveillance. »
Il vit, il est en vie ; je fonce vers son box. Allongé, sonné, choqué, bandé, pansementé, il me demande une seule chose : une cigarette ; et moi, même pas étonnée, je ne trouve rien de mieux à faire qu'à le quitter, et partir en quête d'un bureau de tabac en ce dimanche après midi dans la
banlieue d'Avignon.

Tout est désert, tout est fermé ; il n'y a personne que moi qui, hagarde, marche comme une somnambule à la recherche d'une cigarette, pendant que l'amour de ma vie est peut-être en train de mourir dans le box d'un hôpital.

Dès que je réalise cela, tout se remet en place : « Quoi ? Mais qu'est-ce que je fais là ? »
Je fonce, un paquet de cigarettes trouvé miraculeusement quelque part. Dans ma tête c'est la panique… « comment ai-je pu m'éloigner de lui ? Viiite… cours… plus viiite… fonce… et si il mourait ?… plus viiiiite… c'est là-bas… après le pont… était-ce si loin ??viiiite… comment ai-je pu ?… »
J'arrive enfin. Le box est calme. Il est là. Il se repose. Il va bien. Je pousse un soupir de soulagement au goût d'éternité.

Il s'échappe de l'hôpital le lendemain, s'estimant parfaitement remis de son vol plané impressionnant.
Nous apprenons peu après que sa mère avait eu un rêve, la nuit précédent l'accident ; un crash, avec une moto rouge…

Les mois suivants s'écoulent entre soins attentifs à l'homme que j'ai cru perdre, et les vols à l'aéro-club où j'accumule de l'expérience et un peu d'argent pour continuer l'ascension dans le monde des avions ; mon prochain objectif étant le stage de vol aux instruments.

Notre couple réuni reste malgré tout fragile : les fissures du passé semblent s'être ravivées avec ce désaccord sur la suite de notre voyage. De plus, une transformation s'opère en moi : étant devenue pilote professionnelle et instructrice, j'ai un métier que j'adore, je gagne un peu d'argent et je me
sens m'intégrer à une société que j'avais jusqu'à présent rejetée, société qui finalement n'est peut-être pas si intolérable que cela. Il serait même possible d'y construire une vie de couple, d'y avoir des enfants, une famille !
Alors soudain, je presse Jules, lui aussi, de s'intégrer, d'avoir un vrai métier, et d'assumer notre f mille. Je le presse extrêmement maladroitement, n'ayant pas compris que Jules ne fera jamais de concessions : il est entier et restera entièrement libre, hors du système, tout en planant autour, dans une cohérence intérieure que j'admire. C'est moi qui ai besoin d'un cadre social, pas lui.
Au moment où des ailes poussent dans ma vie, je voudrais qu'on s'envole ensemble ; lui sent les choses autrement. Surtout, il voit que je manque de confiance en lui et cela sera fatal à notre relation.

Ainsi, après la mort de notre petit chat, l'incendie de notre nid d'amour, l'accident de moto en vol plané, c'est bientôt la séparation. Une autre femme est déjà dans sa vie ; je ne le sais pas encore.
Un jour je rentre de vol et je trouve ce mot sur la table :
« Je pars vivre avec Julie »
Je crois mourir, pourtant je ne meure pas.
Un mécanisme en moi s'enclenche ; hurlements silencieux, hurlements véritables, je prends l'auto et la route, cherche qui est Julie, et où elle habite. En deux heures, cette femme jusque-là inconnue devient un lieu, un nom, et plus que tout la voleuse de l'amour de ma vie.
J'arrive chez elle décomposée, le visage en lambeaux d'avoir trop pleuré, la gorge vide d'avoir trop crié. Pourtant j'arrive à prononcer…
« Jules ?
– Il est là » dit-elle.
Non ! C'est un cauchemar, un mauvais rêve, une erreur… c'est une erreur ! Il ne peut pas être là !
« Tu n'es pas là ? N'est-ce pas ? Ça n'est pas possible ? Dis-moi que ça n'est pas vrai !! Tu vas revenir n'est-ce pas ? Dis moi ! Dis moi que tu vas revenir ! »

Son visage est impassible, mais tendu ; il m'accompagne à mon auto, essaie de me calmer en me
racontant de belles histoires… « Oui je vais revenir, laisse moi en finir avec elle ; attends-moi ».
Je suis calmée. Je peux rentrer et me reposer.
Nous sommes en septembre 1990. C'est le début, seulement le début d'une séparation qui va durer 3 ans.


ICI la suite.... Chapitre 4..... Préparez vos mouchoirs !!!



Pour découvrir le BLOG du livre, c'est ici : photos, extraits, et d'autres publications vous attendent!

Pour commander le livre, versions PAPIER ou NUMERIQUE :

TOME 1 ici

TOME 2 ici

Bonne lecture !



Isabelle  Bacquenois
Commentaires : 0|

Il existe 6 Articles pour cette Catégorie :<<123456>>

Le 17 Octobre 2017

<<Janvier 2017>>

DLMMJVS
1
2
3
4
6
7
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
Commentaires :
11/04/16 par sarah
28/03/16 par Michel
17/02/16 par Noémie
12/02/16 par Jordan
13/12/15 par jp
12/12/15 par jean-pierre
12/12/15 par Anastasia
14/07/15 par Sophie
06/06/15 par Fimiante
Non inscrit ?


Un sujet ?
Catégorie :