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Laissez Parler les Sâdhus 31/07/2019

J'utiliserai ici les données recueillies au cours de mes six premiers mois de travail sur le terrain pour décrire l'approche ascétique du hatha yoga et des pratiques de yoga. Évidemment, il s'agit d'une analyse préliminaire car je rentre juste du travail sur le terrain, mais je pense qu'elle peut déjà fournir des informations intéressantes car elle représente l'opinion des ascètes appartenant aux principaux sampradâyas liés à la pratique du yoga : Dashanâmis, Râmânandïs, Nâths et aussi certains vairâgï du Râmânûjï sampradâya.


La compréhension émique du hatha yoga


Hatha yoga chez les ascètes peut avoir plusieurs significations :

  1. Le Hatha yoga est strictement lié au tapasyâ ;
  2. Le Hatha yoga est étroitement lié au prânàyâma ;
  3. Le Hatha yoga signifie l'union du soleil et de la lune.

• L'union du soleil et de la lune


Seuls 3 ascètes sur 48 m'ont expliqué le mot hatha en faisant référence à la signification ésotérique de ha - le soleil et de tha - la lune. L'un d'entre eux était un Nâth, Ram Nâth, engagé dans les activités de la maison d'édition du temple Gorakhnâth à Gorakhpur ; il possédait donc une connaissance plus « théorique » du hatha yoga que celle des ascètes de son sampradâya. L'autre était un yogi, Sanjay Rajgor Yogi, appartenant au Swami Narayan sampradâya, qui avait étudié le yoga dans plusieurs centres modernes, et le troisième était un pratiquant du Kaula Marga, Shyam Ânand Nâth, qui avait étudié tout seul des textes de yoga.


• La rétention de souffle (prânâyâma)


Le hatha yoga au sens de manipulation et de rétention des souffles (vayu) a été évoqué par 5 ascètes sur 48. Cette conception du hatha yoga était particulièrement affirmée par Mahant Garud Dâs jï Mahârâjjï, gourou et yogi expérimenté du Râmânûjï sampradâya. Il a souligné que l'objectif du hatha yoga est d'atteindre le kevala kumbhaka (suspension du souffle spontanée), puis d'entrer en samâdhi. Mais cela signifie que le hatha yogi atteint un stade où il ne va plus respirer s'il ne le veut pas et, ce faisant, il peut entraîner son corps dans la mort. Par conséquent, l'étape finale du hatha yoga est pour lui la mort du yogi qui reste en samâdhi. C'est pour cette raison qu'il n'apprécie pas le hatha yoga.


• L'intention stricte (tapasyâ)


Selon la majorité des ascètes que j'ai interviewés, le hatha yoga n'est pas une technique de yoga, mais une attitude mentale, définie par Ram Priye Dâs (une ascète de la Râmânandî sampradâya) comme une ferme intention (dridh sankalpa) d'atteindre ou d'accomplir un but. Un Nâth m'a dit que le hatha yoga, dans son sampradâya, signifie également suivre les règles et les comportements du sampradâya tout au long de la vie (donc une intention stricte d'être engagé dans la vie ascétique). Par conséquent, l'étiquette hatha yoga peut faire référence à des pratiques et à des comportements, et elle est également comprise de cette manière par les gens ordinaires.


Je vais donner un autre exemple simple tiré de mon travail sur le terrain. Quand j'étais à Varanasi, j'ai rencontré Narayan Dâs, un sadhu qui a passé les dix dernières années assis en lotus (padmâsana) au Lalitâ Ghât. "Il marche toujours pieds nus, il fait ses pèlerinages pieds nus, il est assis dans cette position toute la journée, c'est hatha yoga madame", m'a dit un des laïcs qui l'accompagnait. Quand j'ai parlé avec d'autres sâdhus, cette conception du hatha yoga comme étroitement lié au tapasyâ a toujours été mise en avant. J'en ai eu une autre preuve quand, à Ujjain, je suis allée à la rencontre d'un ûrdhva bâhu sadhu (un sadhu qui tient le bras levé), Bholâ Girï, du âvâhan akhàrâ, car un panneau à l'entrée de son campement indiquait «hatha yogi». Je me suis adressée à lui pour le questionner sur son tapasya et son titre de hatha yogi. Il m'a répondu que comme il pratique le tapasya (depuis 35 ans), il est considéré comme hatha yogi. Selon lui, ceux qui pratiquent le tapasya sont des hatha yogis, car le hatha yoga consiste à prendre une décision et y rester strictement jusqu'à ce que les résultats soient obtenus. Il ne s'intéresse ni aux âsanas ni au prânâyâma que, jamais de sa vie, il n'a pratiqués.


La compréhension émique de tapasya et des âsanas


Chez les ascètes, le sens de tapasya et de hatha yoga se recoupent souvent ; il semble parfois que le tapasya soit une pratique en soi, alors que le hatha yoga est l'approche utilisée pour pratiquer tapasya . Le mot tapasya peut désigner des pratiques spécifiques utilisées à une certaine période de l'année, comme s'asseoir sous le soleil chaud à midi, entouré d'un cercle de bouse de vache en feu (dhuni tapas) en saison chaude, ou rester dans l'eau plusieurs heures par jour en hiver (jala tapas) ; ou encore des austérités qui durent des années, comme se tenir debout, ou de garder le bras en l'air, ou rester silencieux, etc...


Cependant, tapasya est également défini comme ne manger que des fruits ou ne boire que du jus, comportements qui sont compris et donnés également comme exemples de hatha yoga. Quand j'ai demandé aux tapasyins pourquoi ils pratiquaient tapasya, j'ai obtenu ces réponses : les ascètes font tapasya pour montrer aux laïcs que, avec la force de la religion, des résultats incroyables peuvent être obtenus ; d'autres ont répondu qu'ils pratiquaient tapasya « pour le bien-être de la société » (Samâj kâ kalyân).  "Si les sadhus ne font pas tapasya, samsâr nahî chalegâ, le monde ne tournera pas. " (Bhole Puri)


Selon de nombreux sadhus, dans ce kali yuga, où les laïcs ont complètement perdu leur dharma, les ascètes ont le devoir de faire ce type de pratiques et de soutenir le monde. Par exemple, un sadhu m'a dit qu'il restait debout (khareshwari) pendant trois ans pour apporter de la pluie à Mumbai. Cependant, un autre croit aussi que l'ascète qui pratique tapasya pendant longtemps en obtient des siddhis spéciaux. Comme tapasya a un objectif social, il est montré en public. En fait, à Ujjain, on pouvait voir plusieurs ascètes faire tapasya (il y avait des khareshwari, ceux qui faisaient du dhuni tapas, etc.) mais presque personne ne faisait d'âsanas. Je n'ai vu qu'une personne en faire, dans un journal, et encore c'était en faisant dhuni tapas que cet ascète exécutait des âsanas. La raison pour laquelle les âsanas ne sont pas réalisés en public est que les ascètes les considèrent comme des pratiques personnelles non destinées à être exhibées. Selon Bhole Puri, les âsanas ne sont montrés que par « dukân-dhârï sâdhus », ceux qui «ont un magasin» et veulent gagner de l'argent avec. Pour la majorité des sadhus que j'ai interviewés, les âsanas sont des pratiques visant à garder le corps en bonne santé et à le rendre stable (sthir), car lorsque le corps est stable, l'esprit est stable et il devient plus facile de méditer.


Il me semble que certains âsanas, prânâyâmas, kriyâs et une connaissance générale du corps yogique appartiennent à une culture générale de l'ascèse considérée comme faisant partie du yoga. Il apparaît que chaque ascète sait exécuter quelques âsanas ou d'autres pratiques de yoga, et d'une manière ou d'une autre, il semble tout à fait acquis qu'ils possèdent tous des connaissances de base. Cependant, selon tous les ascètes avec lesquels j'ai parlé, les âsanas et le prânâyâma, mais aussi les sat karma (souvent appelé shat karma) sont des pratiques temporaires qui représentent la première étape du yoga et l'étape initiale pour l'ascète qui veut pratiquer la méditation (dhyân lagânâ). Mahant Mahi Maheshwar Bhârtï m'a dit qu'il n'était même pas nécessaire d'accomplir entièrement l'étape âsanas : il n'avait appris que peu d'âsanas et de prânâyâma, car il était capable d'atteindre son objectif sans les maîtriser complètement.


Garud Das dit ceci : « J'ai pratiqué tous les âsanas, les karma, les kriyâ et les mudrâ, et je n'ai reçu aucun shânti. Ce sont des pratiques physiques, vous ne devez pas perdre de temps avec elles ; si vous cherchez le yoga, alors vous devez faire dhyân .Grâce à cela, vous obtenez Gyana, puis le yoga, l'union avec le Paramàtmà   . La seule voie est le yoga du dhyàn. »


L'attitude générale à l'égard des âsanas est qu'ils sont nécessaires au début, mais ils ne doivent pas être confondus avec la pratique principale du yoga : la pratique du dhyâna.


L'importance de Dyâna


En fait, que je veuille parler d'âsana et de prânâyâma était assez étrange pour les ascètes, car pour eux ce ne sont que des pratiques physiques pour le corps, alors que le but principal du yoga est spirituel et qu'ils accordent plus d'attention à dhyâna. Pour beaucoup d'entre eux, à l'origine du parcours du yoga, il y a une quête religieuse, une recherche intérieure qui, pour être satisfaite, pousse l'individu à abandonner la vie sociale normale. Comme le disait Yogï Durgâ Bhâratï::
« Quand on veut vraiment répondre aux questions sur le soi, il est temps d'abandonner la vie sociale. Parce que la sâdhanâ doit être expérimentée correctement et que vairâgya (détachement / indifférence) et tyâga (abandon) doivent advenir ».

En effet, certains ascètes étaient sceptiques à propos de mes recherches, car le yoga (dans son sens spirituel) ne peut être décrit par des mots, ni compris par la collecte d'informations auprès de sâdhus, mais doit plutôt être "expérimenté" par la pratique.


Le Yoga en général


Pour eux, l'expérience de dhyâna et de l'union d'Atmâ et de Paramàtmà qui peut résulter de sa pratique conduit à une forme de connaissance différente et à être dans le monde avec une attitude différente. Je vais donner ici quelques exemples de résultats du yoga, au sens de jorinâ '*'.
Pour Râdhe Purï (Dasanâmï sampradâya) : «Assis en padmâsana, l'esprit fixe et les yeux ouverts, vous visualisez Paramàtmà devant vous, lentement cette visualisation devient intériorisée. Paramàtmà entre par les yeux, toutes les visions sont devant vous, vous n'êtes pas obligé d'aller dans la jungle, Dieu est là où que vous soyez. Lorsque cette union se produit, les yeux se ferment et le sâdhu entre en samâdhi. Alors le corps est comme une boîte, vous pouvez le déplacer mais le sadhu, lui, ne sent rien».

Sumit Nath (Nath sampradaya) utilise des mots similaires. Il m'a dit que le but du yoga est d'acquérir un niveau de conscience intérieure constant. « Quand ceci est atteint, alors le corps n'est plus qu'un contenant de l'âme, donc rien n'est plus nécessaire pour le corps, ni manger, ni dormir. Il n'y a rien à réveiller, car cette réalité est toujours présente ».

De même, pour Garud Dâs (Râmânùjî sampradaya) : « Le corps du yogi devient un corps vide. Le yogi est présent dans le corps mais son Àtmâ peut aller très loin. Après avoir complètement senti et compris son corps, il n'est plus sensible à ce qui lui arrive ».
Cependant, ce qui est clair chez les ascètes, c'est que pour atteindre ce but, deux facteurs sont d'une importance fondamentale : le brahmacarya et le guru.


L'importance du Brahmacarya et du Guru

Selon les ascètes, le brahmacarya (célibat) est une règle nécessaire. Selon Ram Caran Dâs :
« Si on ne respecte pas le brahmacarya, il ne peut pas y avoir de résultat. C'est comme si tu allais à l'école mais que tu n'étudiais pas, tu n'obtiendrais rien. Si vous avez des relations sexuelles pendant que vous pratiquez le yoga, vous pouvez obtenir des résultats physiques, mais non spirituels, car tout votre accomplissement spirituel disparaît avec l'éjaculation
Parfois, le maintien de brahmacarya repose sur des considérations plus pratiques. Mahant Ravîndra Girï, du Mahâ Nirvânî Akhàrà, m'a dit que le problème de la sexualité est aussi ce qu'il engendre : « Si vous mettez une femme enceinte, vous aurez une famille, vous devrez travailler et vous aurez beaucoup de pensées, alors il sera plus difficile de rendre votre esprit sthir. Quand vous n'avez pas ce type d'attachement, votre esprit peut devenir sîdhâ plus rapidement et vous pouvez accomplir votre sàdhanâ ».
Cependant, comme l'ont souligné de nombreux ascètes, seul un vrai guru peut ouvrir la voie au dhyâna et au gyân. Seul un vrai guru peut réveiller la kundalinï de son disciple et, comme Ram Avdhût Dâs me l'a dit, « Seul le guru peut apprendre à revenir après avoir rencontré l'absolu ». En effet, plusieurs personnes ont signalé que la survenue de la kundalinï sans un guide approprié peut rendre fou le non-expert. Le guru peut être reconnu comme tel parce qu'il a déjà fait l'expérience directe de ce qu'il enseigne et qu'il ne demande pas d'argent puisqu'il est prêt à aider un vrai chercheur. Selon Garud Dâs, les personnes qui gagnent de l'argent grâce au yoga n'ont pas compris la signification du yoga, qui est une sàdhanâ (discipline religieuse) et qui a une valeur spirituelle et ne peut donc être considéré comme un travail. De plus, comme Yogi Sivanâth l'a souligné, le guru est nécessaire lorsque l'on a des questions à poser, il se centre entièrement sur la recherche des réponses. Si le chercheur veut parvenir à une connaissance intérieure, il doit mettre y toute sa détermination, cela signifie qu'il doit chercher avec hatha, sinon sa pratique et sa recherche ne sont qu'un passe-temps.

Quelques remarques sur les sources écrites

L'enseignement du guru est d'une importance fondamentale et cet enseignement est vraiment secret. Cette question ouvre sur une autre : la valeur de la connaissance écrite. Très peu d'ascètes que j'ai rencontrés ont lu un livre sur le yoga. Assez souvent, ils ont mentionné le Yoga Sutra ou le Gherand Sarnhitâ, mais ils ne les ont pas lus. Selon Marigal Nath, les enseignements sur les pratiques d'intériorisation ne peuvent être révélés. Par conséquent, les œuvres écrites ne sont qu'une introduction, dont le véritable sens intérieur ne peut être compris qu'avec la présence d'un guru. Le scepticisme concernant les sources écrites a également été exprimé par Garud Dâs. Il a souligné que de nombreux érudits et professeurs de yoga parlent de idâ et de pingalâ dans leurs livres, mais qu'ils n'ont probablement jamais compris ce que signifient réellement ces deux mots. Quand je lui ai demandé ce qu'ils voulaient dire alors, il a ri.
Par conséquent, l'attitude générale est que la connaissance peut être de deux sortes : Celle que tout le monde peut obtenir et qui est écrite dans les textes, et celle qui vient du guru. Cet enseignement est secret et constitue la véritable clé pour tirer le rasa (saveur) de la pratique. En fait, c'était l'un des problèmes principaux de mon travail sur le terrain : les ascètes ne vous racontent pas l'enseignement donné par leur guru, ils peuvent vous donner des informations superficielles car, pour obtenir la connaissance du guru, vous avez besoin de dîksâ (initiation). Cette attitude est généralement répandue. Par conséquent, au cours de mon travail sur le terrain, je me suis demandé si ces textes, qui traitent du hatha yoga en tant qu'« enseignement secret » et qui décrivent principalement les pratiques physiques, leurs effets et leurs pouvoirs, n'étaient pas destinés à être lus uniquement par les hommes au foyer et les Rajas, plutôt que par des ascètes.
Dans le passé, les livres de yoga avaient probablement un objectif similaire à celui des livres modernes : attirer les laïcs et leur soutien économique par des pratiques qui ne prenaient pas autant de temps que le dhyâna yoga et le hatha yoga / tapasyâ, pratiquées par les ascètes.
Cependant, seule une enquête plus approfondie permettra de clarifier cette question.



GLOSSAIRE :


1 Emique : terme anthropologique. Dont le point de oue est basé sur les concepts et le système de pensée propre aux personnes étudiées.
2 Sampradâyas : traditions, lignées spirituelles.
3 kali yuga : « âge de Kali » ou « âge de fer », est le quatrième et actuel âge de la cosmogonie hindoue.
4 Siddhis : pouvoirs
5 Sa  karma : Pratiques de nettoyage du corps
6 Dhyâna : méditation
7 Gyâna : Façon moderne d'écrire jnâna - sagesse
8 Paramâtmâ : Conscience absolue
9: Jorinâ : Union d'Âtmâ et de Paramâtmâ

Auteure : Daniela Bevilacqua

Traduit de l'anglais par Janita Stenhouse

Avec l'aimable autorisation de la Revue Infos-Yoga



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