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Varanasi revisitée 17/07/2013

Varanasi est la ville sainte par excellence dans le panthéon hindou. C'est aussi la ville la plus ancienne dans l'histoire de l'humanité qui reste habitée et continue de revendiquer les mêmes fondements culturels depuis quatre millénaires au moins.

La courbe du Gange caresse la ville dans sa bifurcation intempestive du sud vers le nord pour reprendre sa marche vers l'est et le golfe du Bengale après que le fleuve sacré a fini de rendre hommage à la ville sacrée.


Varanasi s'est installée depuis la Haute Antiquité sur la rive gauche du Gange et y a élevé de puissants remparts que l'on nomme les ghâts pour affronter les crues de la mousson.  De l'autre coté, sur la rive droite, de larges bancs de sable inhabitables indiquent par strates de végétation le niveau d'eau qui peut être atteint pendant les crues. Quel que soit l'endroit par lequel on veut accéder au Gange, il faut franchir un rideau épais de ruelles avant d'arriver sur les ghâts. Le choc est réel, d'autant plus que quelques mètres avant qu'il se dévoile, on ne voit rien du fleuve ; on le pressent ; on le cherche dans le dédale des ruelles, perdant sans cesse son orientation. La première vision du Gange sur les ghâts provoque une émotion intense qui s'estompe à peine au cours des retrouvailles quotidiennes. J'ai vécu par procuration plusieurs années dans cette ville étrange en traduisant le Monde du Tantra. Je l'ai arpentée en compagnie de la « Lady in Safran » et des autres personnages historiques de cette oeuvre littéraire et initiatique. Mais je la connais par ses rituels étranges et ses pratiques tantriques dans une époque révolue. Le livre de Bhattacharya parle de la vie mystique à Varanasi au 19ème siècle et dans la première partie du 20ème. 

 

Il m'a fallu attendre près de dix ans pour me rendre enfin physiquement dans cette ville dont j'ai rêvé si longtemps. Fort de ce relatif avantage intellectuel, je me suis mis en quête de certains lieux névralgiques de l'autobiographie. Aussi vite que possible je me suis rendu sur le lieu de crémation de Manikarnika. J'ai espéré secrètement retrouver les réincarnations de Lady in Safran, de Bhattacharya ou de Narada le lutin magique. Ils n'ont pas jugé bon de se manifester immédiatement. Toutefois un guide francophone me fut 'gratuitement' envoyé par le ciel ; il se proposa de m'informer sur les crémations en ce lieu si particulier qui brûle des cadavres nuit et jour, sans interruption depuis des siècles. Ce jeune homme ne fut-il pas stupéfait de découvrir ma proximité avec les saints des siècles précédents !  Il me considéra à mon tour comme une incarnation de ces temps anciens. C'est lui qui m'indiqua l'emplacement du tombeau de Tailang Nath, le plus grand saint de l'époque récente. Ce petit temple bien caché dans lequel il est honoré vibre encore de son énergie miraculeuse. Cet homme, Swami Tailang, a vécu 280 ans, si ce n'est 356 pour une autre datation ! Sa longévité est attestée par les hauts fonctionnaires anglais de la colonisation. Ils ont déclenché à son encontre une enquête administrative pour dénoncer la supercherie ; ils l'ont même emprisonné mais celui-ci se retrouva le lendemain matin sur le toit de sa geôle, toutes portes fermées. Le gouverneur de l'époque l'a reçu ; des recherches historiques ont été menées pour retrouver témoignage de l'incroyable longévité du saint. Il a fallu admettre que la chose était bien réelle ! Le samâdhi de Tailang Nâth est voisin de la mosquée d'Aurangzeb. Cette coupole dressée sur les ruines du plus vieux temple vishnouite de la ville rappelle le plus grand saccage architectural de l'histoire de Varanasi. Quelques rares musulmans escaladent une volée de marches pour prier sur les hauteurs de cette mosquée qui domine élégamment les ghâts et le fleuve. Savent-ils qu'ils ravivent une plaie jamais refermée de la communauté hindoue à la suite de la destruction fanatique des temples de ville par Aurangzeb ? Les touristes occidentaux, béats et incultes pour la plupart, toujours en quête d'un point de vue ou d'une curiosité architecturale, viennent admirer la célèbre mosquée dans l'ignorance absolue de ce qu'elle représente : une tentative d'anéantissement de la culture hindoue au coeur de la ville la plus hindoue. De fait, aucune construction ne remonte audelà des 17ème et 18ème siècle dans l'actuelle Varanasi.  L'impression qui s'en dégage est trompeuse car elle exhale des fragrances d'éternité. Les invasions, les destructions et les guerres qui ont endeuillé Varanasi l'ont portée à se reconstruire, ou plutôt à se fortifier de plus en plus en amont du fleuve, s'éloignant de quelques kilomètres de son implantation historique. La Kashi de l'Antiquité se trouvait du côté du pont de chemin de fer qui traverse le fleuve au nord de la ville. C'est la partie la moins visitée, la plus délabrée, mais c'est pourtant là que devraient se tenir les recherches en archéologie pour mettre au jour les cendres de 'la plus vieille ville du monde'. Kashi l'Ancienne juxtaposait Sarnath la Bouddhiste. Les joutes philosophiques d'antan se sont éteintes définitivement de même que Kashi et Sarnath, ces deux lieux parmi les plus importants de l'histoire humaine, se séparent et s'éloignent géographiquement pour former deux lieux aujourd'hui distincts et qui ne sont plus du tout fréquentés par les mêmes populations. Les ruines de Sarnath furent redécouvertes au 19ème siècle par un archéologue anglais et furent ensuite réinvesties par les communautés bouddhistes éparpillées dans le monde entier. Sarnath est aujourd'hui visitée par toutes les obédiences bouddhistes d'Orient. Chacune y a construit son temple et ses ermitages modernes pour les pèlerins de passage. Les tibétains achèvent devant l'immense stupa, unique vestige intact de la glorieuse époque, de longues récitations accompagnées de prosternations. Les pimpantes coréennes en chapeau de paille et voilette se déplacent en groupe dans leurs voyages organisés et mitraillent méticuleusement les ruines du passé. Les birmans sont aussi fortement représentés dans ce caravansérail d'Extrême-Orient et dépensent des fortunes pour construire des temples et des hôtels de luxe. Sarnath est l'une des quatre villes saintes du Bouddhisme sur les territoires indien et népalais. Après son exil de Varanasi, suite au rejet de ses thèses par les brahmanes, Buddha médita, comme chacun sait, sous l'arbre de Bodhgaya, il y atteint l'illumination puis revint à Sarnath auprès de ses anciens compagnons pour y tenir son premier discours fondateur. Aujourd'hui ce discours est récité quotidiennement en lieu et place de l'original. Étonnamment, un temple Jain se dresse harmonieusement parmi les temples bouddhistes, pour signifier peut-être son antériorité sur le Bouddhisme mais aussi sa proximité philosophique.

 

Mais revenons à Varanasi. D'où viennent cette étonnante odeur de sainteté et ce sentiment d'éternité si les constructions en présence sont en réalité moins anciennes que toutes nos vieilles villes d'Europe ? A l'évidence, la continuité spirituelle et la ferveur religieuse n'ont jamais cessé de célébrer les noces entre le fleuve et la ville. C'est en ce sens que Varanasi est éternelle et nous oblige à une vénération respectueuse en dépit de son délabrement réel, de sa pollution insupportable et de son agonie architecturale. Aucun des prestigieux palais surplombant les ghâts ne reste habité, sauf lorsqu'il a été réinvesti en hôtel de luxe. Parfois même ne subsiste que le mur de façade et un vide énigmatique derrière les trouées de lumière. Paradoxalement, la ville présente peu d'intérêt touristique dans un voyage organisé à la découverte des vieilles pierres et des splendeurs des maharadjas et des moghols. J'ai mentionné Sarnath mais elle se situe tout de même à une douzaine de kilomètres, ignorée d'ailleurs des communautés hindoues et musulmanes largement majoritaires. Les Tour-operator en sont réduits à proposer à leur clientèle une visite de la nouvelle université, à une autre extrémité de la ville. De toute façon ils ne pourraient pas accéder au coeur de la ville par des transports collectifs. Ils sont donc contraints au spectacle programmé de l'arati à la tombée de la nuit pour célébrer le Gange en grande pompe sur Dashashvamedh Ghât. Ils arrivent à l'heure dite, précédés par leur guide. Ils fendent la foule qui s'est déjà amoncelée une demie heure avant, se tenant par les mains ou par les épaules, effrayés à l'idée de lâcher leur cordon sécuritaire et de se perdre dans cette hallucinante marée humaine. Les organisateurs les ont prévenus : ne vous lâchez pas, ne vous perdez pas, sinon on ne vous retrouvera pas ! C'est d'ailleurs probable. Arrivés au bas de marches, ils sont poussés au fond d'une grande barque qui les attend pour profiter du spectacle au milieu du Gange. La cérémonie est grandiose, éclaboussée de lumières tournoyantes par un balai de sept jeunes prêtres, synchronisés à la perfection dans leur chorégraphie nocturne. La mise en scène appliquée fascine autant les pèlerins que les touristes. Les mantras amplifiés par les hauts-parleurs, les rituels d'offrande au Gange rappellent la tradition mais le décorum et les costumes dénotent davantage un certain goût pour le spectacle plutôt que pour l'introspection. Bien à l'abri sur les flots paisibles du Gange, notre charretée de touristes fait quelques ronds dans l'eau et pousse la curiosité jusqu'à s'approcher des crémations de Manikarnika Ghât. Ce sont d'autres lumières qu'ils découvrent alors à distance respectable des bûchers. Le spectacle devient gênant, beaucoup moins théâtral que celui de l'Arati ! Que penser de ces étranges coutumes qui réduisent en cendres les corps encore tièdes, juste après le trépas, dans des feux de joie aux odeurs intoxicantes ? Par delà le dégout, peuventils imaginer que cette crémation au bord du Gange sur le ghât le plus prestigieux exprime la libération et l'accomplissement suprême ? Rares sont les manifestations d'affliction ou de tristesse dans les familles qui assistent à la cérémonie. Les femmes ne se déplacent même pas. Le fils ainé ou le plus proche parent entame le rituel, la crémation sera techniquement assurée par la caste des Doms qui prend en charge l'incinération depuis l'arrivée tonitruante en brancard par les ruelles de la ville basse, jusqu'à la dispersion des cendres ou des restes calcinés. Un enfant mâle écrase parfois une larme sur sa joue, au souvenir de l'amour qu'il a partagé avec ses parents, mais il est déjà parfaitement informé de la charge libératrice de la crémation, supérieure à son apitoiement compréhensible. Notre lot de touristes aura passé une heure chrono sur le Gange au premières loges du spectacle mais pas trop près tout de même pour ne pas risquer l'infection dans la promiscuité. A son retour dans sa chambre d'hôtel à air conditionné, chacun pourra cocher la case Varanasi en se disant : j'ai 'fait' Varanasi ! De retour dans son pays il fera de même pour raconter son homérique aventure et dira fièrement : j'ai 'fait l'Inde ! tout comme il a pu 'faire' l'Australie ou le Pérou l'an dernier. Cet excès de langage ne viendrait même pas à l'idée des fondateurs les plus nationalistes de l'Inde. Malgré le spectacle de l'Arati, très apprécié des indiens sur le bord du Gange, la grande affaire des pèlerins qui justifie leur coûteux voyage se décline sous deux aspects. D'abord, le bain dans le Gange, la purification rituelle et l'offrande de l'eau à l'astre solaire. C'est très facile à vrai dire, même pour la majorité qui ne sait pas nager. Les marches des ghâts s'enfoncent graduellement dans le fleuve et personne ne court de risques à l'exception des périodes de crue. Compte tenu de sa provenance, telle communauté ira plutôt sur le ghât construit par le maharadja de sa province. Il existe ainsi un ghât où  toutes les inscriptions sont en Tamil, ce qui est rarissime en Inde du Nord. Sur un ghât spécifique, des brahmanes exécutent des rituels pour les ancêtres. Torse nu, ils répètent des mantras à la suite de l'officiant principal et les femmes se tiennent en retrait, juste derrière les maris, pour parachever l'efficacité du rituel. Ce comportement reste l'apanage des castes supérieures. L'autre visite incontournable pour tout hindou en pèlerinage à Varanasi, quelle que soit la modestie de ses origines, est celle du temple de Vishvanath. On ne le voit de nulle part malgré les centaines de kilos d'or qui ornent sa coupole. On tourne autour dans la vieille ville sans jamais l'apercevoir. Sa présence est pourtant évidente compte tenu des kilomètres de queue formés par les visiteurs en attente. En période de fête comme c'était le cas lors de notre séjour, la foule qui se presse dans les files d'attentes est encore plus nombreuse. Mais lorsqu'elle coïncide tous les douze ans avec la Kumbh Mela de Prayag, alors on croirait que toute la nation s'est donnée rendez-vous en ce lieu saint. Les hindous démontrent là leur dévotion et leur patience. En période d'affluence, il faut prendre la queue la veille au soir et s'ébranler au petit matin pour avoir une chance de passer devant le lingam sacré en fin d'après midi. Des vieillards, des familles entières affrontent la poussière, le vacarme, la pollution et le soleil qui les dessèche pour entrevoir furtivement, bousculés par leurs suivants, une pierre ronde qui symbolise toute la conscience du monde, l'éternité et la béatitude de Shiva. Cette épreuve épuisante serait impossible sans la ferveur et la dévotion qui se sont réunies de concert à cet endroit du monde. Aucun occidental dans la queue. L'autorisation a pourtant été rétablie moyennant finance par la communauté des prêtres. Ce carrefour de Varanasi, noeud de toutes les convergences au sein du pèlerinage, est étroitement surveillé par la police et l'armée. La présence des uniformes maniant une longue trique ou portant fusil d'assaut est sensée protéger des attentats sur les lieux saints et les sites touristiques. Ce n'est d'ailleurs pas une illusion car des explosions sont à déplorer chaque année dans des lieux de rassemblement. Mais la brutalité des policiers et leur manie de faire voler leur bâton rajoutent encore quelque crainte à l'ambiance électrique des foules processionnaires. Et dans cette épreuve éreintante, le Diable a inventé la moto ! Plus exactement il l'a distribuée en masse à toutes les familles susceptibles de se la payer à bon marché. Il en résulte que dans ce désordre piétonnier, nous sommes bousculés toutes les 5 à 10 secondes par le motard impénitent qui use bruyamment de son avertisseur. Et ces bandits sans vergogne nous poursuivent jusque dans les ruelles où aucun autre véhicule que les deux roues ne peut passer. Si bien que le piéton n'a plus jamais le moindre répit, même au plus profond des ruelles de Varanasi. En permanence il se trouve un fanatique sur deux roues pour vous précipiter contre un mur et vous effrayer de son klaxon. En Inde sur les routes, le plus gros, le plus fort est toujours prioritaire. Le code de la route n'existe que dans les manuels. Cette même règle est donc naturellement appliquée dans les ruelles par le nouveau propriétaire de scooter ou de moto qui se venge des humiliations endurées dans la complexité des relations sociales, à moins qu'il ne se contente de les reproduire. Le piéton n'a aucune chance d'être considéré. En comparaison, les ghâts sont des havres de paix. La beauté du site pacifie l'âme et l'absence de ces maudits véhicules à moteur donne envie d'anticiper le moment fatidique où plus aucune goutte de pétrole ne sortira des puits au plus profond de la terre. Certes à l'exception des habitants de Varanasi, les pèlerins et les touristes doivent éloigner trois fois par minute des propositions de canotage sur le Gange. « Boat sir, boat sir, very cheap ! » Mais cette sollicitation permanente reste encore à l'échelle artisanale et se présente à visage humain. A l'usage, le refus ferme et poli de la proposition gaspille très peu d'énergie. Longs de six kilomètres, avec les murailles de soutènement sur lesquels la vieille ville est assise, les ghâts restent le joyau de Varanasi. A ma connaissance ils forment dans leur perspective de 70 ouvrages savamment accolés, l'un des ensembles architecturaux les plus beaux et les plus imposants construits par les bâtisseurs de tous les temps. Pendant ses jours de congé, la population locale cherche à se divertir en famille par quelque sortie instructive et plaisante autour de Varanasi. L'ancien palais du maharadja est alors tout indiqué pour le tourisme local. Le Ram Nagar – c'est le nom de la forteresse – se trouve en amont de la ville sur la rive opposée du Gange. On y accède soit pour un pont moderne qui demande un grand détour routier, soit par un pont militaire construit au raz de l'eau sur une succession de citernes reliées par de mauvaises planches. On trouve fréquemment en Inde ce genre d'édifice flottant qui barre le cours des rivières du nord. De loin le fort donne une impression majestueuse. C'est en arrivant plus près que sa décrépitude apparaît. Le propriétaire a délaissé depuis longtemps les lieux et l'entretien n'y est certes plus assuré faute de moyens. On franchit des barrages pour accéder aux cours intérieures ; les photos seront interdites, on se demande bien pourquoi. Les autorités ont ouvert aux étages inférieurs un musée qui fait le tour de la cour. L'étranger paye son entrée dix fois plus cher que le local. Après quelques vieilles bagnoles ayant appartenu au prince, une belle collection d'armes est exposée ainsi que quelques peintures dévastées par l'humidité. Sabres, mousquets et poignards ciselés seraient d'un réel intérêt s'ils n'étaient pas recouverts d'une couche de crasse stupéfiante. Les visiteurs accélèrent le pas de salle en salle pour ne pas défaillir, étouffés par la poussière. J'ai peut-être trouvé la vraie raison d'interdire les photos, pour ne pas devoir porter la honte nationale d'une pareille exposition. La présence policière est omniprésente dans le château et rappelle le danger constant de s'exposer aux attentats dans une foule. Les flics sont le personnel le plus nombreux de l'édifice mais visiblement ils ne sont pas chargés de faire le ménage. Ils n'ont pas l'habitude de ce genre de tâche dans les lieux qu'ils occupent. Malgré tout, les indiens sont heureux lors de cette visite bon enfant qui mêle classes scolaires et familles réunies au complet de toutes les générations. Mais que font donc les touristes occidentaux s'ils n'ont plus rien à visiter ? Ils répugnent à entrer dans les milliers temples de la ville car ils ne connaissent pas les codes de bienséance ni les gestes à reproduire pour recevoir le darshan au coeur du temple et la prasâd offerte par le prêtre. Alors ils errent sur les ghâts à la recherche de l'insolite. Et l'insolite arrive vite et en nombre en cette fin février.

 

Les grands bains rituels de la Kumbh Mela se sont déroulés par six fois entre le 6 et le 25 février. Certains sâdhus s'en sont lassés. Dès le 20, ils arrivent de plus en plus nombreux pour planter leurs tentes sur les ghâts jusqu'à la célébration de la Shivaratri qu'ils entendent passer à Varanasi, ville de Shiva par excellence. Certains ordres religieux extrêmement riches ont acheté ou fait construire des demeures colossales en pleine ville sur les bords du Gange. D'autres confréries moins fortunées ou encore décidées à respecter la règle de non possession doivent réutiliser les bâches dans lesquelles ils ont passé deux mois à Prayag. L'univers complexe des relations entre renonçants et laïques révèle alors toute sa subtilité. Certes les sâdhus sont bienvenus mais pas n'importe où. Il faut garder de la place pour les rituels brahmaniques et les bains des pèlerins. Ils s'installent alors en masse sur  Shivâla Ghât et résiduellement non loin de Manikarnika. La raison est simple, il faut trouver facilement du bois pour entretenir le feu constant de leurs dhunis. Dès qu'ils arrivent, les sâdhus construisent avec de la boue un quadrilatère qui délimitera un foyer constant imposé par leurs rituels. Plus ils sont proches des ghâts funéraires, au nombre de deux en tout et pour tout sur les bords du Gange, et plus ils ont de chances de quémander à bon compte les restes des bûchers fumants. Le bois est rare et cher mais comment refuser aux saints hommes le seul luxe relatif qu'ils revendiquent ? La provenance funeste des grosses branches calcinées qu'ils récoltent les réjouit d'autant plus qu'elle les rapproche de la délivrance. Cet exceptionnel attroupement dû à la proximité géographique du Mahâ Khumb Mela tient à la fois de la cour des miracles et du campement de SDF. Dans leur hâte à reproduire un minimum de confort sur les plateformes de granit, les sâdhus se chamaillent pour occuper la meilleure place. Cette exposition est d'ailleurs vitale car elle leur permet d'attirer un plus grand nombre de touristes et de pèlerins, et donc d'en retirer davantage de subsides. La jeune génération d'occidentaux, de japonais et de chinois qui se presse maintenant autour des saints hommes est bien moins empruntée que dans les temples. Garçons et filles arborent souvent des dread locks qui les font ressembler, au moins par cet aspect, aux sâdhus à qui ils font une cour assidue. L'usage fréquent du cannabis, largement répandu dans les sociétés occidentales, les a bien préparés à la condition nécessaire pour s'installer durablement autour du dhuni, à savoir le maniement du shilom. Auprès des sâdhus, la fumette prend une tournure professionnelle et gare à celui ou celle qui ne peut tenir les cadences infernales ! Les pèlerins indiens sont sincèrement impressionnés devant ces jeunes étrangers assis sous les tentes avec les sâdhus, devisant tranquillement entre deux shiloms. Les assemblées qui ont la chance de posséder en leur sein un traducteur hindi-anglais sont évidemment les plus fréquentées. De jour en jour, nos jeunes recrues se 'sâdhouisent' en remontant leurs chignons sur le sommet de la tête et en portant des vêtements de plus en plus orange. Au moment des repas, on les voit quitter discrètement la tente pour rejoindre les nombreux restaurants qui proposent des nourritures adaptées à leur système digestif. Puis, revenants vers les dhunis fumants, ils reprennent leurs jeux initiatiques et, proférant fièrement des « svâhâ » tonitruants, comme les y invitent les sâdhus, ils jettent quelques oblations crépitantes dans le foyer sacré. La vie de sâdhu errant est une aventure extrêmement difficile et périlleuse. Elle est faite de privations quotidiennes et de sadhanas austères. Les années de noviciat sont pénibles et demandent une servitude absolue au maître et à la communauté. Une fois l'initiation accomplie, la 'sécurité de l'emploi' n'en est pas pour autant assurée. Pour ces austères renonçants, c'est la fête en ces rendez-vous successifs à la Kumbh puis à Varanasi. Le monde entier défile à leurs pieds. Les indiens les vénèrent comme des idoles vivantes, même s'ils savent pertinemment que parmi la masse d'hommes en orange, bon nombre ont préféré fuir leurs responsabilités pour se réfugier derrière un statut honorable de mendiant. Il y a sans conteste parmi les sâdhus et les sâdvî, des hommes et des femmes dignes de la plus grande vénération. Le gouvernement n'est pas dupe et a instauré une carte d'identité de sâdhu, avec mention de l'akhara, du maître et de la lignée auxquels ils appartiennent. Cette décision administrative permet
ainsi de mieux rechercher les bandits, les déserteurs et les assassins qui se cachent derrière l'habit orange. En cette heure de gloire, les tours de prestidigitation, les démonstrations de yoga et les prédictions astrologiques composent la façade alléchante de leurs boutiques. Ceux qui ne demandent rien sont les plus intéressants ; ceux qui insistent pour l'obole et qui parfois même imposent un prix à leur visite sont des charlatans. A chacun sa méthode, de toute façon nous ressortons de chaque tente avec une marque supplémentaire de cendre sur le front. Il en est un, singulier, 'mauni' silencieux qui ne répond à aucune question, qui vous saisit énergiquement et vous assène trois claques dans le dos à vous décoller la plèvre ! La bénédiction est surprenante si l'on n'est pas prévenu. Il existe une dernière espèce de visiteurs que je n'ai pas encore mentionnée, à savoir les couples d'occidentaux d'un âge avancé qui se sont donné suffisamment de liberté pour errer sur les ghâts. Parmi es soixantenaires, certains ont totalement épousé le paysage et demeurent depuis des décennies, constamment ou par intermittence, dans leur pays d'adoption. Ceux là vivent à Varanasi comme des poissons dans le Gange. Mais d'autres respectables retraités, qui se remarquent à l'appareil photo en bandoulière, pénètrent en ce moment fatidique dans la cour des miracles ! Sur Harishchandra Ghât, second lieu de crémation, il existe un endroit stratégique assez singulier. Les fumées des corps en combustion, poussées par le souffle du Gange, parfument de leur acre odeur la plateforme qui domine les marches des bûchers. Il y a là une centaine de mètres à parcourir sous les fumées intoxicantes et à la vue rapprochée des membres mal cuits qui tombent du lit des bûchers. Nos amis photographes amateurs ont recherché cette célèbre vision de carte postale ; ils l'ont trouvée. Quelques dames sont horrifiées par le spectacle et détournent le regard sans oser détaler. Mais de l'autre côté de ce 'passage de la mort', une autre vision cauchemardesque vient de prendre son campement. Les naga babas, ascètes entièrement nus et recouverts de cendres, se sont installés là en nombre ! D'un côté la mort et ses rôtisseries, de l'autre le renoncement absolu, les jambes écartées et le sexe pendant. Je retiendrai longtemps le regard effaré, la mine désespérée de cette pauvre femme qui s'est incidemment trouvée entre les deux alternatives les plus éloignées de ses honnêtes aspirations.

 

L'Inde nous saisit parfois dans sa brutalité, dans sa nudité, et nous amène peut-être à comprendre que notre vision de l'existence n'est pas nécessairement partagée sur tous les continents ni dans toutes les couches de la société. L'Inde est un révélateur magique qui peut nous saisir à n'importe quel moment, parfois brutalement, pour le meilleur et pour le pire.

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Auteur Rodolphe Milliat

avec l'aimable autorisation de la Revue Infos Yoga



Rodolphe  Milliat
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Le 22 Septembre 2017

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