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Zinal 2011 - Autopsie d'un succès 17/12/2011

Voilà près de dix ans que le congrès de Zinal n'avait pas dépassé les 320 inscrits, et tous participants   confondus,  nous nous comptâmes 400 ! En un sens ce fut un succès.

 

J'étais pour partie responsable du programme, et ntamment du renouvellement d'un programme qui avait pris l'habitude de réinviter toujours les mêmes intervenants, quels que fussent leur succès ou la lassitude qu'en éprouvait le public.
Ce congrès qui se déroule depuis 38 ans dans un des cadres alpestres les plus grandioses de la Suisse valaisanne est une institution honorable en même temps qu'un chef d'œuvre en péril. Il fut dans les années 70 le carrefour des plus célèbres yogis de l'Inde du siècle dernier ; grâce à son fondateur Gérard Blitz, il rassembla toutes les personnalités qui ont compté dans la spiritualité contemporaine. Leur évocation est aujourd'hui un véritable cimetière et notre regretté Arnaud Desjardins vient de rejoindre ceux qu'il a côtoyés dans cette époque glorieuse.
La mémoire est chose précieuse mais elle ne doit pas recouvrir les réalités présentes, notamment les talents qui émergent nécessairement à chaque génération. Le thème cette année posait la question d'une entente possible ou d'une compréhension mutuelle entre Orient et Occident au sujet du yoga : « Orient et Occident, un Mariage en Quête de Liberté ! ». Et nous avons bénéficié d'excellentes surprises !


Une heure les bras en l'air avec Un italien presque inconnu - mais pas de moi ! - nommé Walter Ruta eut le talent de présenter l'ascèse (le tapas) comme une nécessité de développement spirituel. Il attira dans son sillage une foule considérable et partagea avec son public des expériences audacieuses qui laissèrent après coup des sourires stupéfaits parmi tous ses élèves. Sa puissance physique et hirsute ne manqua pas de séduire, grâce à une faconde chaleureuse et un accent délicieusement méditerranéen.


Dans un style tout aussi poilu et un aspect shivaïte parfaitement assumé, Philippe Djoharikian draina le même public, l'entraînant tôt le matin en téléphérique pour admirer le lever du soleil dans le frimas d'altitude, à grand renfort de moulinets, de gesticulations énergiques et de souffles accélérés. Un soir, Philippe engagea même sa troupe dans les eaux glaciales de la Navizence, à une encablure de la sortie du glacier. On se serait cru à Gomukh, là où le Gange prend sa source ! Depuis que cette centaine de baigneurs courageux a bravé longuement le froid dans cette eau laiteuse et glaciale, Zinal a maintenant acquis ses lettres de pèlerinage ascétique.


 

Dans un autre style, une jeune femme nommé Anuradha Choudry, militante du sanskrit comme 'langue universelle', nous a séduits par sa beauté de madone indienne, mais elle nous a surtout étonnés par sa pédagogie du sanskrit parlé, son phrasé et ses mélodies dans le chant des mantras. Joost van Dijk, un grand hollandais polyglotte, initié dans la tradition des yogis sikhs, proposait du Kundalini yoga.


 

Reinhard Palm et ceux qui voulaient bien l'accompagner saluaient le soleil levant par 108 sûrya namaskâr en rétention à poumons pleins, avec les mantras sanskrits dans la plus pure tradition de Saccidânanda Yogi. Vraiment on assista cette année à une cure de jouvence tant chez les enseignants que chez les congressistes, un esprit frondeur et jovial, une curiosité pour des pratiques qui d'ordinaire, passaient pour incongrues et déplacées dans un congrès de yoga ! Parmi cette très large majorité de participants ravis et comblés, il y eut heureusement quelques critiques cinglantes sur le bien-fondé de pareille programmation. Ils sont très minoritaires mais nous les en remercions, ne serait-ce que pour évaluer le chemin que nous avons parcouru. 
 

Pour élargir les échanges culturels, nous avions établi un programme artistique de qualité avec des musiciens professionnels indiens ou européens qui s'accordaient parfaitement sur de la musique hindoustani. Les amateurs ont pu découvrir notamment les talents du sitariste virtuose Rajib Karmakar, de la flûtiste allemande Julia Ohrmann et du tabliste Tristan Auvray. D'autres soirées étaient tournées vers la danse ou la poésie. Ces soirées artistiques connurent un succès considérable ; elles étaient parfois élitistes, mais tout de même sensées s'adresser à un public averti. Selon moi, la prestation la plus aboutie fut la conférence-concert de Prithwindra Mukerjee qui, en collaboration avec le chanteur Pandit Shiv Kumar et les musiciens déjà cités, proposèrent une étude comparative entre les musiques classiques de l'Inde et de 1' Occident. Ils réussirent à décliner tous les modes de ragas classiques, tant par une illustration instrumentale et chantée que par des enregistrements préalables de la musique occidentale. De mémoire, je ne me rappelle pas avoir assisté à une conférence aussi éblouissante, je dirai même aussi émouvante. J'en ai eu les larmes aux yeux pendant deux heures. Prithwindra réussit à mettre en parallèle, dans chaque modalité, un raga improvisé avec une œuvre européenne dans un répertoire allant de Palestrina à Rachmaninov, John Coltrane et les Beatles ! Cette 'leçon de musique' restera gravée longtemps dans les mémoires des musiciens qui y participèrent, aussi bien que du public émerveillé. Cette conférence avait été programmée pour des raisons techniques dans la salle de concert à une heure attractive, or nous étions quinze dans la salle ! Dans tout autre congrès que celui de l'Union Européenne, cette attraction aurait fait salle comble mais il se trouve que le fonctionnement très particulier du congrès de Zinal pousse les communautés à rester entre elles, avec leurs « champions » pour les divertir, et que le brassage des cultures est encore à l'état embryonnaire, y compris au sein de l'Europe.

 

Les « revendications régionalistes » peuvent parfois aboutir à d'étranges réactions et ce fut le cas cette année. Saturés, écœurés semble-t-il par tant d'assauts élitistes et indianisés - selon leurs dires - des dirigeants espagnols et néerlandais organisèrent en parallèles des soirées disco, dépôt de bière en soutien, qu'il rebaptisèrent « chakra party » ! Cette tribu rebelle y dansait tard dans la nuit, consciente d'établir sous les accents de la pop music internationale un acte essentiel de contre culture et de modernité. Cette manifestation bon enfant trouva même son théoricien pour soutenir que si l'on n'avait pas été imprégné dans le ventre de sa mère de musique indienne, il était scientifiquement impossible de l'apprécier par la suite. Sa muse, une batave plantureuse, se laissa aller à décrire les symptômes que provoquait chez elle la musique indienne : « elle me hérisse les poils et me donne mal à la tête ». Le vin, la bière et le disco faisaient alors figure de médicaments. Au comble de la surprise, nos joyeux fêtards virent débarquer les musiciens indiens dans leurs surboums, y participant même frénétiquement, alors qu'assurément ils n'avaient jamais tété de cette musique dans le lait de leur mère.


Oui ! Nous nous trouvions bien dans un congrès de yoga, sensé approfondir les relations qui se sont tissées depuis plus d'un siècle entre Orient et Occident. Chacun des conférenciers ou des professeurs chargés de traiter le sujet avait consciencieusement préparé ses interventions, si bien qu'on aurait pu croire qu'on allait débattre collectivement de cette affaire capitale pour l'avenir du yoga en Europe. A mon grand étonnement cet échange n'a pas eu lieu, ou alors à un niveau parfaitement inconscient. Et pourtant nos chers invités ont produit beaucoup d'efforts pour nourrir la réflexion et nous ont donné l'occasion d'effectuer un bilan sur notre dette envers la culture indienne, sur notre éventuelle dépendance, encore aujourd'hui vis-à-vis du yoga en Inde, ou notre accession à l'autonomie en matière de yoga occidentalisé.


Prithwindra Mukherjee fit par deux fois une conférence brillante sur l'historique des découvertes de la spiritualité indienne par les peuples étrangers. Du français, il fut traduit en allemand puis en néerlandais. En tout et pour tout, il a dû être entendu pour une trentaine de personne sur les 400 congressistes. Swami Veetamohananda eut encore moins de public lorsqu'il parla de l'élan impulsé par Vivekananda entre Est et Ouest, sans lequel nous n'aurions peut-être jamais eu l'occasion d'aborder ce sujet. Les auteurs de ces conférences étaient les deux invités d'honneur cette année.


Eveline Grieder et Reinhard Palm nous ont eux aussi donné des conférences passionnantes sur les archétypes du yoga, les différentes interprétations du yoga sûtra ou encore la tradition des yoginis tantriques. Peine perdue ! Nos joyeux congressistes préféraient batifoler dans des ateliers ludiques où ils pouvaient sans vergogne laisser leur capacité de réflexion au vestiaire. Or je ne peux pas croire que des esprits aussi brillants, aussi pertinents, aussi émouvants, n'intéressent pas un public composé pour majorité de professionnels du yoga. Il me faut chercher la solution ailleurs que dans le désintérêt.


Ce congrès de Zinal est depuis longtemps associé à un site géographique exceptionnel, à une période de l'année qui 'respire' encore les vacances. Si bien qu'une thématique un peu sérieuse ne trouve aucun écho à la volonté de prolonger le plus longtemps possible l'ambiance estivale. Et pour écouter quelqu'un dans une autre langue que la sienne, il faut encore fournir un effort, surtout si le propos est complexe. Cette amertume qui est la mienne devant le peu de succès des prestations dites intellectuelles, est largement compensée par la réussite des initiatives nouvelles qui proposèrent des ateliers de danse, de musique, de chant et de mantras. Au bout du compte, tout le monde est heureux, ou presque, que ce soit grâce au yoga, à la culture indienne, à toutes les formes de danse ou à la bière !


A l'extrémité des échantillons de la diversité humaine, il s'est trouvé aussi quelques personnes pour s'offusquer de ne pas se recueillir au moins une fois par jour - et de façon obligatoire - dans une méditation silencieuse. L'une d'entre elles trouvait même l'attitude générale quelque peu insolente à l'égard du prestigieux swami qui nous honorait de sa présence. Comment ne pas respecter une méditation collective et quotidienne en sa présence ? Elle me rendait presque responsable de cette faute de procédure. En un sens elle avait raison, elle aurait eu raison si nous avions été en Inde. Je tentais d'expliquer à cette femme sincère quel amalgame hétéroclite composait l'Union Européenne de Yoga. Pour beaucoup la méditation est un concept et pas une pratique. Des courants puissants du yoga revendiquent un pratique hygiéniste, laïque, débarrassée une bonne fois pour toutes des habits oranges et des accoutrements des swamis ! Et je relate les réflexions entendues de façon beaucoup plus courtoise qu'elles ne m'ont été dites pendant cette semaine à Zinal.
Ainsi, devant tant de résistances, la méditation quotidienne du matin, guidée par swami Veetamohananda - réelle innovation dans ce congrès - fut-elle suivie par une assistance qui oscilla entre 90 et 30 personnes, selon les jours. Et cela est une immense victoire au regard des oppositions qui la dénigrèrent.


« L'inconscient est structuré comme un langage », disait Lacan. Pour le paraphraser j'ajouterai qu'il n'est pas étonnant qu'on le comprenne si mal, surtout si on s'exprime dans autant de langues différentes en Europe. Mais l'inconscient s'est vengé. Ce dialogue général que je rêvais d'ouvrir entre Orient et Occident pour en faire un bilan, une récapitulation de notre évolution parallèle, s'est exprimé sous les traits grossiers de l'inconscient. Le désir général de « prendre du bon temps » chacun de son coté dans un congrès de yoga, comme un consommateur moderne, est finalement révélateur de l'état d'esprit majoritaire. Les divergences naturelles qui apparaissent clairement de nos pratiques plus ou moins reliées à la tradition indienne n'ont pas pu s'exprimer ; elles se sont exacerbées sur des événements culturels, parallèles, à la marge du yoga.


L'an prochain le thème portera sur les implications actuelles entre le yoga et l'âyurveda. Dans la mesure où l'âyurveda vit sa pleine croissance en Occident, il ne devrait pas susciter de réactions hostiles. Nous serons assez vigilants pour offrir comme cette année la diversité, les intervenants renommés, les artistes de qualité et les innovations dont les participants ont besoin. De nombreux lecteurs de Infos Yoga se sont déplacés jusqu'à Zinal ; je les y ai côtoyés et je les en remercie. Par cet article ils viennent de découvrir le côté pile de la médaille, celui qu'ils ne pouvaient pas appréhender sur place, occupés qu'ils étaient par leur emploi du temps. Et j'encourage tous ceux qui n'ont pas encore découvert le congrès de Zinal à nous y rejoindre dès l'année prochaine pour vivre une semaine intense et pleine d'enseignements divers. Alors, à l'année prochaine !

 

 

Auteur : Rodolphe Milliat

avec l'aimable autorisation de la revue Infos-Yoga

 

himalayennes à Sorbois, en Valais, avec Philippe fDjoharikian



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